
Texte du 2010-06-26
Le Dieu inspirant (sur le film Invictus)
Je confesse trois gros péchés sociaux, tous impardonnables par les temps qui
courent : la politique me déprime, le sport m’ennuie et je suis trop grosse.
Mais ce soir, j’ai vu le film Invictus
(2009-2010) et quelque chose vient de bouger. En le visionnant,
j’ai compris comment un sport national pouvait soulever un peuple et
canaliser son espoir tout autant que son agressivité. En voyant la
dignité du président Mandala (admirablement interprété par Morgan Freeman),
j’ai retrouvé l’espoir en la politique, un grain de moutarde de foi qu’elle
puisse parfois être noble tout en étant efficace. Et, en respirant au
rythme de la discipline de ces athlètes, il est entré en moi quelque chose
de l’ordre d'une motivation accrue à prendre un meilleur soin de ma santé.
L’inspiration est certainement le fil conducteur de ce film, un autre
chef-d’œuvre de Clint Eastwood (quand on voit son nom au générique, on ne se
trompe jamais, mais alors vraiment jamais : il est toujours impeccable de
sobriété et d’intensité). Le mot 'inspiration' est construit sur in
(dans, en) et spiration. En théologie chrétienne, la
spiration est le mode de procession – disons, pour faire (très) court, le
mode d’existence – de l’Esprit Saint. Être in-spiré, c’est donc
entrer-dans le mouvement interne du Souffle divin, la
ruah des Hébreux, générosité et
liberté infinies d'où procède tout don sacré.
Dans le film Invictus - mot
latin signifiant invaincu -, c’est par le souffle insufflé comme lieu
d’action, par l’exemple de valeurs de courage et de force morale, que
Mandala crée la nouvelle nation sud-africaine. Mouvement de soulèvement du
dedans vers l’avant tout autant qu’enracinement dans une histoire complexe.
Difficile de faire mieux.
Bien sûr, à l'image du commentateur sportif du film, les réducteurs de tête
en tout genre vont sortir des contre-anecdotes pour dénigrer la notion même
de ‘nation arc-en-ciel’ (une figure de l'unité dans la diversité, concept
d'abord proposé par Desmond Tutu puis incarné politiquement par Nelson
Mandala - pour moi une trace certaine de la périchorèse en progression dans
les nations). Ils diront que le film
Invectus n’est, à ce titre,
qu’un effort romancé, mais trop beau pour être vrai. La preuve :
regardez l’histoire depuis Mandala, regardez les statistiques négatives et
le reste. Mais, depuis que les études culturelles s’en occupent, qui peut
dire que le roman n’a pas de réalité et de pouvoir ? Qui peut dire que
la diégésis - ce que l'on
tient pour vrai dans les limites des histoires qu’on se raconte – n’a pas la
puissance requise pour soulever nos montagnes d’inertie et de peur ?
Je me sens comme lorsque j’ai vu le film
Les choristes et je me dis que
c’est une belle histoire à laquelle j’ai
vraiment envie de croire
et,
que, à ce titre, elle reflète la sainte et belle émotion qui m’habite quand
je lis les Évangiles et que je me laisse
toucher, vraiment toucher, à la
manière Jean (1 Jn 1, 1), par son Dieu, savoureux et inspirant.
Voici une anecdote signifiante du film… En introduisant pour la première fois le capitaine de l’équipe de rugby des Springbok (Matt Damon) auprès de Mandala, un de ses garde-du-corps, un Blanc au départ totalement réfractaire à toute idée de véritable cohabitation avec les Noirs, le décrit comme quelqu’un pour qui « personne n’est invisible ». Quel beau pont pour notre méditation des icônes ! Car que fait le regard de l’icône sinon nous rendre à notre visibilité, nous sortir de l’anonymat et de l'indifférence généralisée avec leur terrifiant pouvoir de tuer l’âme, le désir et la foi en l’humain ?
Jean-Luc Marion parle d’invu
pour dire le mode d’apparition du Visage de l’icône comme un invisible qui
se fait voir dans l'instant de la relation qu’il établit avec nous et, ce,
sans s’y réduire ni s’y dissoudre.2 Il en est de même de
tout regard qui, même provisoirement, nous rend à notre visibilité : nous
sommes vus, non pas dans l’odieux d’une dénonciation mesquine cherchant nos
poux pour mieux nous en accabler (cf. Ap 12, 10), mais dans une lumière
transfigurante capable de nous faire habiter dans la joie et les chants
toutes les couches de notre humanité, des plus denses au plus néantisantes.
C'est un modèle du regard qui vient à soi sans nous capturer ni nous
dominer, une puissance positive qu'il a de par sa capacité interne à rester
libre - 'maître de son destin et capitaine de son âme'1 -,
invaincu même au plus fort des humiliations. La vie généreuse et inspirante
que raconte ce film en est une vibrante incarnation.
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Notes
MARION, Jean-Luc. La croisée du visible, Paris : PUF, 1991.
Poème Invictus de W.-E. Henley (1875) qui donne sa couleur au film. Source : Wikipedia - http://fr.wikipedia.org/wiki/Invictus (section 'poème') - donne trois traductions incluant celle utilisée par Mandala dans le film. Ci-dessus, la première des trois traductions littéraires proposées.
Dans la nuit qui m'environne,
Dans les ténèbres qui m'enserrent,
Je loue les dieux qui me donnent
Une âme, à la fois noble et fière.
Prisonnier de ma situation,
Je ne veux pas me rebeller.
Meurtri par les tribulations,
Je suis debout bien que blessé.
En ce lieu d'opprobres et de pleurs,
Je ne vois qu'horreur et ombres
Les années s'annoncent sombres
Mais je ne connaîtrai pas la peur.
Aussi étroit soit le chemin,
Bien qu'on m'accuse et qu'on me blâme
Je suis le maître de mon destin,
Le capitaine de mon âme.