Institut Périchorèse - Atelier d'iconographie
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Texte du mardi 2010-07-27

Lucidité, modestie et courage sauce anglaise

et application à la Règle de l'iconographe

 

Je viens de terminer la lecture de David Copperfield1, un pur ravissement qui m'a ramenée à ce que je disais dans le texte du 26 juin dernier sur le Dieu inspirant , à savoir qu'il s'agit là d'une belle histoire à laquelle on a envie de croire.  Elle nous inspire parce qu'elle met en scène des valeurs fortes et durables, bien que modestes et sans prétention.  Et le fait qu'elle finisse bien nous donne ou redonne espoir en accentuant nos capacités résilientes comme l'explique Bruno Bettelheim dans Psychanalyse des contes de fée :

Tout conte de fées est un miroir magique qui reflète certains aspects de notre univers intérieur et des démarches qu'exige notre passage de l'immaturité à la maturité. Pour ceux qui se plongent dans ce que le conte de fées a à communiquer, il devient un lac paisible qui semble d'abord refléter notre image ; mais derrière cette image, nous découvrons bientôt le tumulte intérieur de notre esprit, sa profondeur et la manière de nous mettre en paix avec lui et le monde extérieur, ce qui nous récompense de nos efforts.2

Cette citation de Bettelheim est en accord avec le ressenti et la pensée généralement associés aux ouvrages de Dickens, à savoir un sentiment de paix qui ne fait pas l'économie d'une lucidité sans compromis, mais aussi sans désespoir de par son mode proprement éducatif (c'est-à-dire qui a le propos et le pouvoir de conduire et d'élever en amenant à son plein développement).   Le conte, fécond en aventures intérieures et/ou extérieures et qui finit bien, a la capacité de nous mettre en contact avec nos propres ressources intérieures de par l'émerveillement et la distanciation propre à l'effet miroir qui le caractérisent.  C'est un chemin de maturation humaine qui a dans tous les cas, mais particulièrement pour qui le nomme ainsi, un effet indissociable et indéniable de croissance spirituelle. 

 

C'est cette lucidité dans certaines pages du roman qui m'a ramenée, dans un second temps, à la Règle de l'iconographe qui a également fait l'objet d'un texte de notre Carnet web le 16 juillet dernier .  J'y ai vu de fécondes similitudes en particulier dans le passage où David Copperfield raconte comment il s'emploie à se perfectionner pour mieux réussir dans son travail et pouvoir épouser Dora dès que possible.  Il met en valeur sa persévérance et sa patience dans son apprentissage de ce qu'il appelle "cette malheureuse sténographie", deux qualités qui le serviront précieusement ensuite dans ce qui l'intéresse vraiment et l'appelle déjà, à savoir sa vocation d'écrivain.  Il explique, à partir de son expérience, le lien ténu entre le talent et le travail et comment le premier peut s'épuiser et se décourager rapidement s'il n'est pas soutenu et fortifié par la discipline patiente et régulière du second. 

 

J'ai lu ces paroles en les appliquant à la démarche iconographique.  La technique de la peinture à l'oeuf n'est pas facile, non plus que tout ce que l'exécution d'une icône suppose de rigueur au niveau du dessin, sans compter les nombreux codes propres à l'icône traditionnelle qu'il nous faut savoir, comprendre et appliquer pour faire ce travail de façon correcte.  Voici donc l'extrait de cette page admirable, pleine de retenue et de détermination.  Je la mets en lien explicite avec la Règle de l'iconographe , mais aussi avec ce que dit le moine Denys de Fourna sur la nécessité de pratiquer sans relâche pour qui veut progresser dans "l'art de la peinture" d'icônes , car il résume bien l'attitude pratique tout autant que l'état intérieur, tant psychologique que spirituel, qui convient à l'iconographe. 

 

J'ajouterai seulement, à ce que j'ai dit déjà de ma persévérance à cette époque et de la patiente énergie qui commençait alors à mûrir et qui constitue la force de mon caractère, s'il a la moindre force, que j'y trouve rétrospectivement la source de ma réussite [...] je n'aurais jamais pu faire ce que j'ai fait sans les habitudes de ponctualité, d'ordre et de diligence que je commençai à contracter, et surtout sans la faculté que j'ai acquis alors de concentrer toutes mes attentions sur un seul objet à la fois, sans m'inquiéter de celui qui allait lui succéder peut-être à l'instant même.  Dieu sait que je n'écris pas cela pour me vanter !  Il faudrait être véritablement un saint pour n'avoir pas à regretter, en passant sa vie en revue comme je le fais ici, page par page, bien des talents négligés, bien des occasions manquées, bien des sentiments mauvais constamment en guerre dans mon coeur et toujours victorieux.  Il est probable que j'ai mal usé, comme un autre, de tous les dons que j'avais reçus.  Ce que je veux dire simplement, c'est que, depuis ce temps-là, tout ce que j'ai eu à faire dans ce monde, j'ai essayé de le faire bien; que je me suis dévoué entièrement à ce que j'ai entrepris, et que dans les petites comme dans les grandes choses, j'ai toujours sérieusement marché vers mon but.  Je ne crois pas qu'il soit possible de réussir si ne s'unissent pas au talent naturel des qualités simples, solides, laborieuses.  En ce monde, aucun succès n'est possible sans l'effort.  Des talents rares, ou des occasions favorables, forment pour ainsi dire les deux montants de l'échelle où il faut grimper, mais, avant tout, que les barreaux soient d'un bois dur et résistant ; rien ne saurait remplacer, pour réussir, une volonté sérieuse et sincère.  Au lieu de toucher à quelque chose du bout du doigt, je m'y donnais corps et âme, et, quelle que fût mon oeuvre, je n'ai jamais affecté de la déprécier.  Voilà des règles dont je me suis trouvé bien. 3

 

On dira peut-être que ce texte parlant de 'réussir dans le monde', il ne saurait concerner le travail de l'iconographe, lequel, à l'instar du labeur des moines d'où il provient historiquement, doit au contraire avoir pour visée de se détacher des conventions et ambitions mondaines.  Dans leur finalité pourtant, l'un n'empêche pas l'autre si nous retenons l'esprit du travail qui inspire les trois textes (la Règle de l'iconographe, l'Intro du moine Denys et l'explication de David Copperfield).  Je retiens pour ma part les trois grandes perspectives suivantes :

  1. La référence au conseil évangélique de la fidélité dans les petites choses (cf. Lc 16, 10) : "que... tout ce que j'ai eu à faire [...], j'ai essayé de le faire bien; que je me suis dévoué entièrement à ce que j'ai entrepris, et que dans les petites comme dans les grandes choses, j'ai toujours sérieusement marché vers mon but."

  2. La nécessité de "concentrer toutes mes attentions sur un seul objet à la fois, sans m'inquiéter de celui qui allait lui succéder peut-être à l'instant même", ce qui nous amène directement à Mt 6, 34 et 33 : 'Demain [tout à l'heure, chaque instant] s'inquiètera de lui-même... Vous, cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice...'

  3. Enfin - et c'est le point le plus déterminant - le fait que "quelle que fût mon oeuvre, je n'ai jamais affecté de la déprécier".  Il est bien libérateur d'envisager aussi de nous voir, comme en Mc 10, 21a, avec le regard même de Dieu se posant sur nous et l'ouvrage de nos mains sans jugement et avec un amour inconditionnel... "Et posant son regard sur lui, Jésus l'aima"...  Nous regarder ainsi dans le miroir de sa tendresse, et ce même si notre oeuvre est aussi pauvre que celle de l'homme du récit évangélique, est, ce me semble, l'essence même de notre travail avec les icônes.



Michèle Lévesque

théologienne et iconographe

 

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Notes

  1. DICKENS, Charles (trad. P. Lorain, dir.).  David Copperfield - L'histoire, les aventures et L'expérience personnelles de David Copperfield le Jeune, Poche (Classique ; 16097) (1850) 2001, 1022 p.

  2. Citation de B. B. dans Psychanalyse des contes de fée prise sur Wikipedia, article "Psychanalyse des contes de fée".

  3. David Copperfield, op. cit., pp. 724-725.

 

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