Institut Périchorèse - Atelier d'iconographie
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Billet du dimanche 2011-01-09

 

Traditions féministes et iconographiques.

Amorce de dialogue entre deux vieux de la vieille  

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Il y a plusieurs mois de cela, j'ai reçu d'une amie un courriel qui m'a profondément touchée.  Il s'agissait de l'allocution prononcée le 13 juin 2009 par Lise Payette lors de sa réception du doctorat honoris causa décerné par l'Université de Montréal.  J’avais mis ce texte de côté avec l’idée de l’utiliser éventuellement dans un billet de notre Carnet web.  J’y reviens aujourd’hui car j'y vois une manière intéressante de débuter la nouvelle année 2011. 

Vous vous demandez peut-être comment il est possible de relier les propos de cette ‘vieille féministe’, comme elle se qualifie elle-même dans son allocution, et le monde de l’icône ?   Ne relèvent-ils pas de traditions aux antipodes l’une de l’autre ?   Je vous propose néanmoins la notion de tradition comme fil conducteur de cette réflexion qui vise à établir des ponts entre ces univers si différents.

Nous, iconographes et iconophiles, avons en quelque sorte le concept de tradition tatoué dans les yeux et dans l’esprit.  Quand nous faisons des icônes, nous avons à cœur d’observer ces images qui, de bornes en bornes au cours des siècles, nous ont été transmises par la tradition orthodoxe.  Nous les observons sous toutes les coutures - dans la densité de leur message théologique, dans la spiritualité qu’elles éveillent et nourrissent en nous, dans leur beauté artistique profonde, leur facture matérielle, leur style et leur technique.   Une observation aussi attentive montre vite que la tradition de l’icône est tout sauf statique.  Bien qu’unifiée de l’intérieur par un ensemble de codes qu’elles mettent au service du projet de témoignage évangélique, les icônes n’en demeurent pas moins très diversifiés.  En cela, elles montrent à quel point elle sont depuis toujours inculturées et marquées au sceau des époques qui les font naître.

L’étymologie de ‘tradition’ inclut d’emblée le principe de sa transmission vivante.  Vatican II nous l’a répété à satiété, mais nous l’oublions souvent : l’ancrage dans notre Tradition par nos traditions ne signifie pas répéter pour répéter, mais bien préserver pour faire croître.   Cela se fait par la compréhension et l’approfondissement de ce qu’on peut appeler nos essentiels, lesquels s’expriment en des formes variables et toujours à renouveler.  En retour, ces formes modifient la compréhension et les accès, nécessairement relatifs, à ce que nous considérons comme permanent, fondamental et invariable.  Tout ce travail se fait en équipe, c’est-à-dire en église, mais il passe nécessairement par le creuset de l’expérience que chaque personne fait du Christ-Jésus, notre Bonne nouvelle vivante et activement à l’œuvre dans la chair de notre monde.  Cela seul est invariable pour le chrétien et la chrétienne, à savoir la vérité et la permanence de Dieu-avec-Nous en Jésus-Christ par l’Esprit.  Tout le reste est matière de compréhension, d’interprétation, d’évolution… ce qui ne veut pas dire que ce soit secondaire, accessoire ou contingent, bien au contraire ! - revoir saint Paul en Col 1, 24b.   Advenir dans cette vie nouvelle et la faire grandir en nous et autour de nous, voilà bien ce à quoi servent nos traditions et cela seul justifie notre fidélité envers elles. 

L’icône traditionnelle, on le sait, n’invite pas spécialement à l’innovation, mais cela ne signifie pas qu’elle interdise toute créativité.  Les personnes qui ont assisté aux rencontres récentes du Regroupement Iconographes-Iconophiles savent que la communauté iconographique québécoise s’emploie activement à relier l’icône de tradition orthodoxe à notre condition liturgique occidentale contemporaine.  Par la réflexion, le partage, la prière et la pratique de l'iconographie, les iconophiles et les iconographes d’ici approfondissent le langage de l'icône et, tout en sachant qu'elle parle surtout par elle-même, nous travaillons à la rendre toujours plus signifiante pour nos contemporains. 

Tout cela pour dire qu’il y a Tradition et traditions, mais que, dans tous les cas, notre tradition chrétienne est vie pour la vie et non pas lettre morte destinée à des cadavres ambulants.  Il est vrai que les Pères de l’Église, incluant ceux qui ont jeté les bases théologiques (théoriques) et praxéologiques de l'icône, visaient la plus stricte conservation possible du message des Évangiles, en esprit de fidélité à la lignée apostolique.  Pour éviter le piège de l'anachronisme, il convient de nous rappeler à quel point le contexte patristique était difficile car tout était à penser et à construire.  La préoccupation de ces théologiens-pasteurs était de protéger un trésor qu’ils recevaient avec émerveillement, mais aussi avec tremblement et, disons le, une grande perplexité.  Ils étaient on ne peut plus conscients de la nouveauté radicale de l’Incarnation, le cœur de la Révélation, avec tous les bouleversements philosophiques et pratiques, les enjeux et les conséquences en tout genre que cet Événement inédit supposait.  Surtout, ils étaient confrontés au défi peu banal d’articuler (littéralement : mettre ensemble et faire parler) ce ‘dépôt’ de la foi nouvelle à même les catégories de savoirs disponibles à leur époque.  La période patristique, toute soucieuse de préservation qu’elle ait été, fut donc tout autant caractérisée par un esprit de recherche fortement inculturé.  De Nicée I à Nicée II en passant par Éphèse et Chalcédoine, on voit se forger lentement un discours de plus en plus cohérent, constitué par l’assemblage de 'données de base', la vie et les paroles de Jésus de Nazareth, amoureusement contemplées.  Ce sont elles qui, encore aujourd'hui, assurent au christianisme son unité interne en même temps que sa spécificité tout en conditionnant les modalités de son rapport au monde.

Autres temps, autres mœurs, mais il me semble que notre tache est similaire du fait que nous aussi sommes en quête d'équilibre entre continuité et rupture.  Nous sommes désormais des personnes juridiquement libres vivant dans une société plurielle en perpétuel changement, mais qui reproduit aussi mine de rien des modes de fonctionnement parfois bien fâcheux.  De même, nous sommes des croyants et des croyantes se mouvant à la croisée de mondes religieux, confessionnels et spirituels de plus en plus nombreux et diversifiés, parmi lesquels foisonnent des courants fondamentalistes qui assurent leur intégrité en radicalisant leur position par voie d’exclusion de l’altérité, mais aussi des mouvements d’ouverture et de charité porteurs d'un Souffle inédit et indéniable.   Enfin, pour notre part, nous sommes aussi des iconographes bien de notre temps, ne pouvant désormais plus faire l’économie de notre libre-arbitre sous quelque prétexte que ce soit.  Nous avons à faire des choix éclairés pour produire et utiliser les icônes dans le respect de leurs traditions particulières, certes, mais aussi - et même surtout car l'un ne va pas sans l'autre quand on y pense bien - sans les amputer de leur immense potentiel d’adaptation et de renouvellement. 

Signe des temps : la majorité des élèves venant dans nos Ateliers québécois pour se former à l’écriture des icônes est constituée de femmes, pour plusieurs laïques et en grande majorité catholiques.  Or, il n’y a pas si longtemps, la production des icônes était l’apanage des moines orthodoxes, c’est-à-dire d’hommes religieux appartenant à une confession chrétienne unique.  C’est là un immense changement qui s'est réalisé dans un temps relativement court.  Le simple fait qu’existent ces nouvelles modalités d’apprentissage et de transmission, avec ou sans la bénédiction des autorités orthodoxes d’ailleurs, montre bien que cette tradition, que d’aucuns espéraient fixe et immuable, se modifie.  Cela dit, j’espère bien que l’on saisit aussi ce que cela signifie en termes de responsabilité pour nous.  Personnellement, en esprit de fidélité à ces quelques femmes québécoises de haute stature qui m’ont initiée à l’icône, je crois fermement que, comme catholiques ou autres, nous devons recevoir l’héritage de l’Icône orthodoxe avec une humilité sincère et 'les mains voilées en signe de respect', en même temps qu'avec audace ; si elle est authentiquement chrétienne, la tradition de l’icône ne saurait échapper au caractère de nouveauté, de créativité, de prudence et de liberté qui caractérisent notre religion à ses origines. 

Tout en restant dans certaines limites, on peut sans exagérer parler de démocratisation de l’art de l’iconographie.  C’est un mini-phénomène qui va de pair avec la démocratisation de l’éducation, en particulier celle des filles et des femmes.  Les accès aux savoirs, et aux pouvoir qu’ils engendrent, constituent pour plusieurs le facteur clé d’un développement durable, un développement qui, dans plusieurs pays, à commencer par le nôtre, passe ou est passé par l’émancipation des femmes.  Mais encore faut-il se souvenir du chemin parcouru, ne pas renier l’héritage que nous avons reçu en oubliant ce qu’il en a coûté à celles et ceux qui nous ont précédés - car il n'est pas exagéré de dire que toute cause humanitaire, de l'icône ancestrale au féminisme le plus contemporain, a eu ses martyres.   C’est cela aussi que je lis dans le témoignage de Lise Payette.  Son allocution présente un parcours historique mettant en scène sa grand-mère Marie-Louise, une femme anonyme qui, avec d’autres femmes de sa génération et des suivantes, a su tricoter maille à maille, une masculine et l’autre féminine, un nouveau tissu social où hommes et femmes peuvent, s’ils le veulent, travailler conjointement à améliorer nos conditions de vie et celles des générations à venir.  Il reste beaucoup à faire dans ce projet, que ce soit ici au Québec ou dans d'autres sociétés du monde - sans oublier nos propres structures ecclésiales encore si lourdes dans leur rapport aux femmes et à la féminité.  Mais, surtout - et Lise nous le rappelle avec force et humour -, il convient de nous rappeler que ce qui nous semble aujourd’hui acquis, notre égalité sociale et juridique, est encore bien fragile.  La tradition féministe est encore si jeune qu'elle semble déjà dépassée, ce qui rend ses victoires d'autant plus précaires.  Rien n'est gagné une fois pour toutes.  Madame Payette invite donc les jeunes femmes de maintenant à se rafraichir la mémoire, elles qui ont tendance à mépriser les ‘vieilles féministes dépassées’, pour se rappeler que, sans la patiente et courageuse construction de cette jeune, mais indéniable tradition par ces vieilles-de-la-vieille, aucune femme n'auraient encore accès à ce qui constitue désormais pour nous un acquis et une normalité.  

« Partout, dans tous les domaines, les portes s’ouvrent.  Votre responsabilité sera de ne jamais les laisser se refermer... je compte sur vous. » 

Je vous invite à lire ou à relire cette belle allocution de Lise Payette et à vous l’approprier en regard de vos convictions et domaines d’action spécifiques.  Quels que soient ces domaines, nous sommes tôt ou tard amenés à établir de délicats et dynamiques équilibres entre continuités et ruptures - toujours en nous souvenant d’où nous venons pour mieux bâtir où nous allons et en prenant grand soin de ce qui s'est construit et transmis maille à maille au fil du temps.  

Michèle Lévesque

Théologienne et iconographe

Institut Périchorèse

 

* Source : PAYETTE, Lise.  Pour Marie-Louise et toutes ces femmes anonymes. Allocution prononcée à la réception de son doctorat honoris causa, Université de Montréal, 13 juin 2009. 

 

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