"N'oublions pas la première Personne de la Trinité qui est le Père, le Dieu caché, le Non-Manifesté.  Le Fils et l'Esprit ont valeur par rapport au Père.  Et le Père, c'est le silence, c'est le silence !"

Lanza del Vasto 
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Institut Périchorèse - Atelier d'iconographie

 

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L'instant magique de l'attention

Billet du Carnet web du 4 décembre 2012

 

Ce matin, j'ai vécu un instant de pur délice.

 

Le bruit m’obsède, il est incessant, où que je sois.  Ça ne correspond pas du tout à mon rêve.  Même assise ici, à mon bureau, avec la musique catégorisée 'Zen' par Espace-musique, j’entends le grondement de la route, mais pas celui de la mer.  Ailleurs, dans la maison, il se fait oublier, mais pas ici dans mon bureau construit au ras du sol.

 

Mais ce matin, j'ai quand même vécu un instant de grâce.

 

Je suis sortie marcher sur la grève à six heures du matin en me dirigeant vers Métis, à l’ouest.  Le jour commençait à se lever dans mon dos et je savais que je verrais les magnifiques doigts roses de l’Aurore en revenant sur mes pas un peu plus tard. Ce trajet vers Métis se fait presque totalement dans la nature, avec la mer à ma droite et la petite falaise bordée de conifères et de quelques feuillus, présentement dépouillés, à ma gauche.  Je parle bien sûr de la nature visuelle, car le son de la civilisation éprouvante auquel je rêve tant d'échapper, lui, ne cesse jamais.  

 

Je marchais le plus près possible de l’eau, mais en restant sur la neige car les petits galets, fraîchement dépouillés de l'eau qui les recouvrait deux heures plus tôt à marée haute, sont bien glissants.  Je marche et j’essaie d’échapper au bruit pervers qui m’agresse, mais en vain.  Je dis toujours que j'ai des oreilles bioniques, mais sans le pouvoir qui va avec.  Cette image de la femme bionique me revenait ce matin – une série écoutée que très rarement, une ou deux fois peut-être, mais je revoyais une scène, une impression de scène, en fait, où la femme doit impérieusement apprendre à gérer l’invasion des sons au risque de devenir folle et/ou d'en mourir.  A ma petite échelle, je pense bien que c’est exactement ainsi que je me sentais dans mon agitation pour m'abstraire de ce bruit et sachant bien que cela me serait pour toujours impossible, du moins au premier niveau du réel où je me tenais alors.

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Et là, j’ai fait une expérience que j’appelle L’instant magique de l’attention.

 

C’est que je me demande toujours, et je suis très étonnée de ce phénomène, comment il se fait que, en juillet dernier, je n’aie pas été davantage dérangée par le bruit de la route 132.  Je me dis que c’est à cause des arbres qui avaient encore leurs feuilles, mais je ne crois pas que ce soit cela uniquement.  Je pense que j’étais tellement concentrée sur la mer et sa beauté, dans ce coup de foudre que je vivais alors avec Elle, que le reste a été mis en sourdine et passait naturellement à l’arrière-plan au point de ne plus avoir d’importance dans ma subjectivité.  Mes oreilles furent alors au service de mon esprit et pas le contraire comme c'est le cas maintenant.

 

Alors je me suis donc dit ce matin que si cela avait été possible lors des premiers mots d’amour échangés entre la Mer et moi, je pouvais renouveler l’expérience. Je pensais alors à celles de mes amies qui méditent et les ai appelées intérieurement à la rescousse, faisant du pouce sur leur expérience.  Je me suis placée face au magnifique panorama qui se déployait devant moi à 180 degrés et qui donne vraiment l’impression d’être debout au centre d’un immense bol rempli de liquide.  Les vagues étaient petites - la mer ne gronde pas aujourd’hui, elle laisse son mugissement à la 132 qui, sans pudeur ni reconnaissance, la recouvre presque toute entière, nous violant toutes deux dans notre intimité.

 

J'ai fait taire ces récriminations.  Je me suis concentrée et mise en mode clapotis. 

 

J’ai mentalement vu les vagues qui s'étendaient devant mes yeux de chair et je me suis dit : « Je ne vois et n’entends que les vagues ».

 

Ce ne fut pas long, à mon grand étonnement, que j'ai entendu en dominance son doux clapotement enchâssé dans le reste du bruit environnant.  Puis, ô merveille, mon oreille a capté des petits sons minuscules, comme un bruit de verre qui se casse, infiniment délicat, comme un givre qui craquèle et s’effrite, un son qui me fascine depuis l'enfance quand, au début des gelées d'automne, je m'amusais à casser la glace fragile formée sur les flaques d'eau en me rendant à l'école.

 

J’entendais les vagues frapper doucement les rochers et, à même cette douceur feutré, le son pur, cristallin et parfait du givre qui s'effrite.  Instant de pure magie, instant de grâce.  D'abord pour ce son lui-même, vraiment exceptionnel, mais ensuite et sans doute surtout pour le sentiment d'avoir pu, moi le hamster perpétuellement agité dans mon esprit, faire - au sens étymologique de la poiésis, du faire, de la poésie - suffisamment de silence pour que cette pureté d’un autre monde fasse irruption dans celui-ci et en domine, pour quelques instants bénis, la bruyante et si irritante agitation. 

 

C’était extraordinaire.

 

* * *

 

 

Mais ça n’a pas duré. Je manque de pratique, d’ascèse – le mot ascèse vient du grec asketikos renvoyant au verbe askein, s’entraîner, s’exercer. 

 

Tout à l'heure, quand j'écrivais le premier jet de ce texte, la peur m'a subitement envahie et j’ai écrit ce qui me terrorise : «  En toute vérité, je ne sais pas si je pourrai m’adapter à cet environnement bruyant et que j'espérais si tranquille. »

 

Je veux le silence.  Le silence m’obsède tout autant que le bruit et c'est pour cela que j'ai mis ce matin une pensée de Lanza del Vasto dans la Pensée du jour du carnet web de Périchorèse :  

 

N'oublions pas la première Personne de la Trinité qui est le Père, le Dieu caché, le Non-Manifesté.  Le Fils et l'Esprit ont valeur par rapport au Père.  Et le Père, c'est le silence, c'est le silence ! ¸

 

Je n’ai pas ce silence tant désiré ici.  Et je m'en sens infiniment triste. Et déçue.  Et humiliée. Le reste, fait de mes pauvres tentatives pour faire du sens avec cela, ne compte pas.  Dans ma subjectivité de premier niveau, ça n’a aucun poids.  Les images magnifiques que je m’invente et qui sur le coup me font du bien ne tiennent pas.  Elles ont force de réalité quelques instants, dans l’éphémère d'un moment, puis s’en vont.

 

Et tout est là.

 

Je sais que c'est la voie de la Sagesse que de cultiver ces espaces sacrés où le silence se love pour de fugaces moments en abyme dans le bruit – même si, tout à l’heure au bord de la mer, je doutais d’y arriver jamais, même si, c'est certain, je n'y arriverai qu'après de longs temps de pratiques quotidiennes pour m'accorder à ce que Platon appelait à la suite des pythagoriciens la musique des sphères - ici la voix de l'Esprit de sagesse déposée légèrement sur mon épaule, comme dans l'icône de Saint-Jean-le-Théologien-dans-le-Silence, pour dire un Verbe conjugué à l'imparfait du monde, activation des possibilités infinies contenues dans le Sein de l'Éternel.

 

Pratique, ascèse.  La méditation, une prière faite avec "un son de fin silence" comme pour Élie dans le livre des Rois (1 R 19, 10-15a).  Après l’indignation et la colère de l'impuissance, l’invitation à refaire moi aussi mon chemin jusqu’à ce que la paix se rétablisse pour des périodes plus longues et plus stables.

 

* * *

 

 

Je me demande : Qu’est-ce qui fait que ça marche quelques instants puis que ça s’en va ?

 

Le silence en abyme dans des poches de bruits. 

Les bruits en abyme dans la grande matrice du Silence. 

 

Et je me demande encore, anxieuse : Qui vaincra ?

Alors je me réponds ce que je veux croire : la douceur ineffable du silence.

 

Mais quand ?

 

Maintenant, à l’instant, dans l’instant.

 

Ces moments, tel celui-ci dans lequel j’écris et qui opère, je veux les cultiver. Comme Élie avec "le son de fin silence" qui gagne en finale sur l'ouragan, le tremblement de terre et le feu, me laisser reconduire et aller me reconstruire dans la Présence en abyme dans son absence.  Comme je l’ai fait ce matin en pratiquant spontanément, instinctivement, un exercice simple, mais fondamental de méditation, une pratique que je ne connais pas, mais qui a agi, comme la prière du cœur il y a quelques années à un moment d’extrême douleur physique qui m’avait menée presque aux portes du désespoir.  Il s'agit là, je le pense, de la mise en exercice d'un instinct spirituel au service du corps et de sa santé. ¸

 

 

 

Michèle Lévesque

Iconographe et théologienne

 

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Image : Icône de saint Jean le Théologien dans le Silence (Nektarii Kuliuksin, 1679)

 

 

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