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Institut Périchorèse - Atelier d'iconographie

 

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Éteint et rallumé

Témoignage sur le passage de la mort à la vie

Billet du Carnet web du 12 oct. 2012

 

Quand j'ai fait l'éloge funèbre pour mon père le 20 juin dernier, j'ai mis en lumière le thème de la reconnaissance - ce qui est assez courant dans de telles allocutions. J'ai ouvert le thème sous l'angle de la gratitude, puis enchaîné avec le sens étymologique du mot qui signifie, littéralement, 'naître-à-nouveau-avec'. Dans ces pages, j'aimerais vous partager cette expérience du renaissance que j’ai vécu avec papa durant les quarante heures qu’a duré son agonie, commencée le mardi matin 12 juin jusqu'à son départ dans la nuit du 13 au 14 juin 2012.

 

J'ai hésité - et j'hésite encore, en fait - à utiliser le carnet web pour raconter cette expérience très intime. Je me suis interrogée beaucoup, dans la prière et avec la méthode éprouvée de l'introspection psychologique, pour discerner les raisons qui me poussent à le faire. Une forme de catharsis, certainement, car le deuil, quatre mois plus tard, est encore très vif. Mais en amont de ce soulagement, se trouve une expérience spirituelle puissante, celle du regard dont la spiritualité est au coeur de celle de l'icône.

 

Un tel récit implique ici de parler de la maladie d’Alzheimer dont mon père souffrait depuis plusieurs années déjà, une maladie qui suscite toutes sortes de réactions, dont la plus courante est une sorte de honte. L’Alzheimer est un mal qui fait peur car il est terrible. On voit une personne intelligente, éveillée, active et affectivement très présente s’éloigner graduellement pour se perdre dans un espace intérieur où elle devient de plus en plus inaccessible, du moins par les modes habituels de communication.

 

Papa ne me reconnaissait pas depuis 2009. Je me suis vue souvent chercher son regard, mais la maladie fait en sorte que les cellules des yeux meurent en parallèle à celles du cerveau. Plusieurs recherches scientifiques portent d’ailleurs présentement sur des techniques de dépistage précoce de l’Alzheimer par l’examen des yeux (2). En regardant des photos récentes, telles les deux présentées ci-contre, et à la lumière de l’expérience que je raconte ici, j’ai pris conscience que le regard de papa était graduellement devenu de plus en plus sombre. Auparavant je vivais le sentiment d’absence, comme je l’ai dit, mais jamais il ne m’était venu à l’esprit de qualifier ce regard de sombre ou d’obscur. Je ne sais pas si c’est la même chose pour tous les grands malades et pour toutes les personnes atteintes d’Alzheimer, mais personnellement j’ai vu depuis trois ans et même plus la lumière quitter petit à petit le regard de papa.

 

J’étais aussi habitée par tous les débats philosophiques et théologiques sur ce qu’est un être humain. Autrefois, on parlait de l’âme et du corps, ou encore d’âme, de corps et d’esprit. Aujourd’hui, on parle de construction sociale de l’identité et le concept d’âme ne veut plus dire grand-chose. Malgré ma foi chrétienne, pourtant si vive, et ma grande foi en la résurrection, je me voyais souvent me demander s’il y avait encore un Roger dans ce corps souffrant, replié de l’intérieur et incapable de vraiment communiquer avec moi. Je murmurais souvent : "Où es-tu parti ?"

 

C’est donc pleine de ces sentiments contradictoires que sont le doute, la peur, l’amour, la tendresse, la foi, l’espérance et le

chagrin entremêlés que j’ai accompagné papa. J’ai beaucoup, prié, chanté et parlé très doucement. Et pleuré. Et somnolé aussi et franchement dormi, bien sûr, car quarante heures, c’est long ! J’ai rassuré mon père par la voix, le toucher, les becs et l’assurance que maman et les gens de sa famille l’attendaient et qu’il n’avait rien à craindre. Le chant de Robert Lebel sur Le Cantique de Syméon (1)¸ je l’ai chanté au minimum sept fois par heure. C’était notre bouée de sauvetage avec la phrase du Christ en croix : "Père, entre tes mains, je remets mon esprit, je remets mon souffle".

 

Durant son agonie, Papa avait un œil fermé et l’autre, le gauche, était soit fermé, soit ouvert comme un entrefilet. Il avait le regard d’un nouveau-né qui, dans les premières heures de sa vie, cherche à voir, incapable de faire le focus, mais tout concentré dans cet effort d’adaptation. J’ai été fortement impressionnée quand j’ai pris conscience de cette comparaison du regard d’un mourant avec celui d’un nouveau-né. 

 

Il y a eu plusieurs moments où j’étais certaine qu’il partait car les temps d’apnée étaient parfois très longs. Je voulais recueillir son dernier-souffle, mais c’était aussi l’inconnu absolu pour moi. J’avais peur d’avoir peur et de ne pas savoir réagir correctement le moment venu. Je chassais alors doucement la peur loin de nous par la prière et la confiance en Dieu. J’ai dû faire plus d’actes de foi en 40 heures que dans les 59 ans de ma vie ! 

 

Vers 22 heures mercredi soir le 13 juin, sa respiration était au niveau de la gorge et elle est devenue très haletante. Cette dernière étape a duré trois heures. Je l’ai regardé aussi souvent et longtemps que je le pouvais, entre mes somnolences, tenant dans la mienne sa pauvre main inerte et de plus en plus cyanosée et froide. J'ai sursauté souvent, croyant qu'il avait rendu le dernier souffle et l'entendant à nouveau revenir. Une fois, surtout, je n'ai pu retenir un petit cri et, curieusement, je suis partie à rire et j'ai dit : "Désolée papa, j'espère que je ne t'ai pas fait peur !" Cette spontanéité m'a remise en contact avec l'essence même de notre relation, une affection empreinte de confiance, de compréhension et de pardon et surtout de complicité en tout, dans le rire, les sourires et les larmes. Et comme cela me manque.

 

À la toute fin, il a eu un spasme respiratoire et – c’est là le cœur de ce que je vous partage maintenant - son regard a changé. De voilé et sombre qu’il était, il est devenu tout noir, son iris est devenu vraiment tout noir (et, je le vois en écrivant, l'image du nouveau-né plus haut ressemble beaucoup à ce que j'ai vu). J’ai eu très peur. Les films nous montrent des regards noirs dans des situations d’horreur et nous sommes tellement conditionnés par ces images, sans compter la peur de l’enfer si omniprésente dans les enseignements religieux de l’époque, que la terreur s’impose presque d’elle-même. Mais j’ai encore une fois chassé cette peur ultime, doucement, délibérément, consciemment, fermement. Je l’ai éloignée avec la prière de Jésus, qu’on appelle aussi ‘prière du Cœur’ et qui dit : « Seigneur Jésus, fils du Dieu sauveur, prends pitié de moi. » Je vous assure que cette prière priait d’elle-même en moi.

 

Cette obscurité totale m'a semblé durer une ou deux secondes, puis soudain, en un éclair, son regard s’est éclairci. Il m’a regardé de son œil redevenu clair et brillant, avec ses couleurs – un marron clair pailleté de vert. C’était le regard vivant et pétillant du Roger que nous avons connu et aimé. Je pleurais de soulagement, de joie et de reconnaissance devant cette Transfiguration, en même temps que mon cœur se déchirait en deux car c’était vraiment la fin. J’ai dit quelque chose comme : « Oh ! Tu es là ! Tu es là papa! ». Puis il a refermé ses yeux à moitié et a fait un petit soupir aussi discret que le fut sa vie. Je ne savais pas s’il était encore là car le pouls était déjà si incroyablement faible. Puis ce fut un autre soupir et ensuite le silence. J’ai attendu quelques minutes en retenant mon souffle, en retenant peut-être son souffle dans le mien, puis je l’ai embrassé en lui disant que je l’aimais et je lui ai fermé les yeux. J’ai laissé près de sa tête l’image de la Sainte Face qui était là depuis le début. Par une erreur étrange, l'Image acheiropoïète est restée sur son corps, dans le linceul de plastique côté coeur, jusqu’au complexe funéraire où on l’a retrouvée seulement le lendemain soir. 

 

On m’a dit par après que les mourants ont parfois ce regard de reconnaissance de leurs proches à la toute fin, mais je ne sais pas si ce que j’ai vécu avec le regard noir qui a précédé la lumière est quelque chose de courant. J’ai cherché sur Internet pour voir si ce phénomène avait reçu des explications scientifiques, mais je n’ai rien trouvé qui décrive ce que j’ai vu - non plus qu'aucune expérience d'accompagnement allant dans ce sens. Ce que je sais, par contre, c’est qu’avec ces retrouvailles ultimes avec papa, j’ai fait l’expérience la plus vitale de toute ma vie – de celles dont on dit : « Il y eu un avant, il y eu un après, ce fut mon premier jour. »  Simone Pacot exprime bien l'idée suggérée ici. Parlant de la consécration du coeur, elle dit : "... il y a un avant et un après. Avant, c'est le questionnement inquiet, le risque est alors de se demander sans cesse quelle est la volonté de Dieu. Après, la paix du coeur est là. L'essentiel est vécu." (2). Pour ma part, il me semble avoir vu une âme quitter enfin un corps épuisé, puis revenir le temps d’un dernier adieu, une dernière reconnaissance, un dernier mot d’amour avant la remise définitive du petit souffle dans le Grand Souffle de l’Esprit saint.

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Il s'est éteint, puis il s'est rallumé. Comme avec nos ogivkis sur les icônes.. Ogivki est un terme russe qui signifie

L'icône endommagée

Chacun de nous est à l'image de Dieu, et chacun de nous est comme une icône endommagée. Mais si l'on nous donne une icône endommagée par le temps, endommagée par les circonstances ou profanée par la haine de l'homme, nous devons la traiter avec respect, avec tendresse, le coeur brisé. Ne pas porter notre attention au fait qu'elle est endommagé, mais sur la tragédie de son être endommagé. Nous devons nous concentrer sur ce qui reste de sa beauté, et non pas sur ce qui est perdu de sa beauté. Et c'est ce que nous devons apprendre à faire en ce qui concerne chaque personne en tant qu'individu, mais aussi - et ce n'est pas toujours aussi facile - en ce qui concerne les groupes de personnes, qu'il s'agisse d'une paroisse ou d'une dénomination ou d'une nation. Nous devons apprendre à regarder, et regarder jusqu'à ce que nous avons vu la beauté sous-jacente de ce groupe de personnes. Alors seulement nous pouvons commencer à faire quelque chose pour appeler toute la beauté qui est là. Il faut écouter les autres et quand vous discernez quelque chose qui sonne vrai, quelque chose qui est une révélation de l'harmonie et de la beauté, alors il faut le mettre en valeur et l'aider à fleurir.  Le renforcer et l'encourager à vivre.

Père Anthony (Bloom) de Sourozh (référence ci-contre, en note)

'animation' ou 'réanimation'. Les ogivkis sont ces rehauts que nous posons à la toute fin du processus de l'écriture des icônes et qui signifient la sanctification finale par la touche ultime de l'Esprit saint couronnant l'effort humain. Avant ces dernières lumières, le sankir des yeux, la couleur de base des carnations, est fondu dans l'ensemble du visage, sans éclat particulier. La petite touche blanche de lumière dans l'oeil est l'ultime geste de peinture que nous posons. Ici, il est logique de penser qu'un mourant est d'abord plongé tout entier dans l'obscurité car la lumière matérielle lui fait tout à coup brutalement défaut et c'est peut-être ce que j'ai vu : une dilatation totale de la pupille. Mais ce qui interroge le plus mon esprit cartésien, c'est ce qui a suivi avec le retour du regard brun-vert : comment un tel changement de couleur a-t'il pu se produire dans un regard déjà fortement éteint en raison des cellules oculaires mortes dont je parlais plus haut ? Peut-être est-ce simplement que, au fil de la maladie, la pupille se dilate de plus en plus pour capter le plus de lumière possible et que, après la mort, elle reprend son ouverture normale ? Cela serait possible si les celllules oculaires ne sont pas détruites, mais simplement altérées par la maladie... Je ne sais pas, mais, dans un autre registre, celui de l'entre-deux, pour reprendre une expression chérie en théologie, ce type d'impossibilité apparente se rapproche peut-être de ce que Jean-Luc Marion, parlant des icônes, appelle l'invu, ce surgissement de l'invisible à la croisée du visible (4), manifestation de l'esprit marquant la chair réceptive de sa lumière iconique.

 

Une autre manière de traduire mon impression serait de reprendre la lumineuse expression de soeur Denise Rioux dans les Objectifs sur Regroupement Iconographes-Iconophiles de 1995 - "Laisser l'unique Regard transformer notre regard" (5). Denise emploie l'expression pour signifier le mode approprié à la contemplation des icônes et c'est ce qui m'est arrivé, il me semble : j'ai contemplé un enfant de Dieu, une icône vivante, bien que très endommagée ( 6), en train d'entrer dans la lumière thaborique qui irradie du visage de l'Image parfaite du Père, le Christ-Jésus. Et c'est ce reflet d'un amour inconditionnel et absolu que j'ai recueilli. C'est ce que je choisis de croire. C'est ainsi que je reconstruis mon expérience de contemplation du regard transfiguré de papa que j'ai reçu en cadeau et qui a transformé ma vision du monde, de Dieu et de la foi, parcelle d'un regard imprégné, prégnant de vie éternelle, regard d'amour posé sur moi et qui me sert de viatique pour traverser l'épreuve de la perte.

 

 

Michèle Lévesque
12 octobre 2012

dmj 2012-10-14

 

Notes

1. Lebel, R. Le Cantique de Syméon (Lc 2, 29-32). Sur uTube à http://www.youtube.com/watch?v=xnVp1SNQH1k.

2. Pacot, S. (1997). L'évangélisation des profondeurs (p. 156). Paris : Cerf.

3. Hamzelou, J. (2010-01-14). Early signs of Alzheimer's are in the eye. NewScientist - Health (résumé de Cell Death and Disease, DOI: 10.1038/cddis.2009.3). Texte internet http://www.newscientist.com/article/dn18385-early-signs-of-alzheimers-are-in-the-eye.html {dern. consul. 2012-10-12}.

4. Marion, J.L. (1996). La croisée du visible. Paris: PUF.

5. Rioux, D. avec B. LeBlanc et P.R. Côté (1995). Objectifs du Regroupement Iconographes-Iconophiles. Inédit.

65. Sur l'icône endommagée : Bloom, A. et S. Vanistendael (1996). La résilience ou le réalisme de l'espérance. Genève: Bice, p. 17 cité par B. Cyrulnik sur http://benediction.eu/WordPress/citation/18819-18819.html et dans Un merveilleux malheur (2009). Paris: Odile Jacob. Voir la citation complète du père Anthony de Sourozh, reproduite ci-contre, à http://theinnerkingdom.wordpress.com/2011/08/28/on-seeing-the-underlying-beauty/ (en anglais, mais choisir l'option de traduction en français - il est en effet difficile de trouver la citation en son entier dans les sites francophones).

7. Source de la photo du nouveau-né (ici : détail) : http://legros-family.over-blog.com/120-index.html.

8. Icône de Jésus et de l'Apôtre Jean : http://1.bp.blogspot.com/_qUW1IVOzako/S8uDh1PI6VI/AAAAAAAACxg/tXdXYVyVqHs/s320/Vassula2.jpg

 

Maintenant, ô Maître souverain
Tu peux laisser s’en aller ton serviteur
Dans la paix, selon ta parole

Car mes yeux ont vu le salut
Que tu prépares à la face des peuples.
Lumière qui éclaire les nations
Et gloire de ton peuple Israël.

Veille-nous Seigneur, jusqu’à demain
Garde sur nous tout au long de cette nuit
Ton regard et ta bienveillance

Que le mal s’éloigne de nous
Et qu’il emporte la crainte et le doute
Apaise nos colères, nos passions
Accorde notre cœur à ta paix

Amen

Cantique de Syméon de Robert Lebel