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Institut Périchorèse - Atelier d'iconographie

 

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Bon gars et petits éclats de verre brisé

Instantané du Carnet web - 12 janvier 2013

 

La Pensée du jour du 12 janvier 2013 présentait un extrait du roman Indiana de George Sand portant sur ce que, dans la province française du temps, on appelait un "honnête homme".  Voici l'extrait :

 

Savez-vous ce qu'en province on appelle un honnête homme ? C'est celui qui n'empiète pas sur le champ de son voisin, qui n'exige pas de ses débiteurs un sous de plus qu'ils ne lui doivent, qui ôte son chapeau à tout individu qui le salue ; c'est celui qui ne viole pas les filles sur la voie publique, qui ne met le feu à la grange de personne, qui ne détrousse pas les passants au coin de son parc.  Pourvu qu'il respecte religieusement la vie et la bourse de ses concitoyens, on ne lui demande pas compte d'autre chose.  Il peut battre sa femme, maltraiter ses gens, ruiner ses enfants, cela ne regarde personne.  La société ne condamne que les actes qui lui sont nuisibles ; la vie privée n'est pas de son ressort. ¸

 

Cette citation a suscité l'échange suivant avec deux de mes correspondants, identifiés respectivement en brun et en bleu ; mon propos est en vert.

 

- N'y a-t-il pas encore aujourd'hui certaines cultures qui vivent selon des règles semblables ?

 

- Pas loin de chez nous et depuis pas très longtemps ... Je discutais beaucoup avec mon père avant qu'il ne parte et je lui disais souvent combien j'étais sidérée (= scandalisée) de voir avec quelle facilité il collait l'épithète 'Bon gars' à toutes sortes de gens, souvent violents - je parle de ces violences dites ordinaires, comme on dit péché mignon, comme si un péché pouvait être mignon !  Il racontait des histoires du passé, vécu dans un petit village de Gaspésie, mais aussi de ce qu'il voyait autour de lui dans notre patelin (Bedford).  Je lui disais presque textuellement ce que je lis dans Sand : "Ah oui, c'est sûr, c'est un bon gars : il bat sa femme, frappe son cheval et ses enfants, dépense l'argent du ménage en gageures, vole ses employés, etc., mais c'est un bon gars.  Ben voyons !  Ça prend quoi pour être un pas bon gars ?!"  Il riait, je riais de voir son rire (très agréable, j'adorais discuter avec lui), on continuait la discussion, mais c'était un thème très important pour moi.  Et ça l'est encore.  Je pense, je constate, que ce type bien particulier de conformisme, d'identification par le bas, est encore bien actif.  Et pas juste dans les provinces - ou alors, il faut entendre les groupes, d'intérêts ou autres, comme telles.  C'est comme une perversion du précepte : "L'amour excuse tout, ne voit pas le mal, etc."

 

- Ton père traitait les autres de bons gars parce qu'il en était un lui même.  Mon père s'est fait flouer parce qu'il était honnête et croyait que tout le monde était comme lui.  Quand on est droit, on arrive mal à croire que les autres peuvent être croches.

 

- Tu as raison, c'est vraiment tout à fait ça.  Et c'est très triste et même dramatique quand les écailles tombent des yeux, que le véritable honnête homme, et non pas sa parodie décriée par Sand, réalise que tous ne sont pas comme lui.  Et papa était vraiment un super-vrai-bon-gars.  Je sais qu'il a souffert, en silence comme tous les hommes de sa génération, je pense, de cette cruelle désillusion.  Une vision du monde qui s'écroule soudain entraînant la confiance trop naïve avec elle.  C'est tout un travail, en tout cas ce le fut pour moi, dans ma propre expérience de 'désenchantement du monde', de ne pas alors tomber dans l'amertume ou le cynisme.  De garder l'émerveillement et la foi en la vie.  Mais après, je pense que l'on sent toujours sous nos pieds les éclats de verre brisé.

 

 

pour l'Institut Périchorèse

Icône contemporaine russe : Le pharisien et le publicain

par Michèle Lévesque

théologienne et iconographe

2013-01-13

 

 

 

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