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Institut Périchorèse - Atelier d'iconographie

 

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Des pierres transparentes

Instantané du Carnet web - 27 janvier 2013

 

 

Vidéo - Abouna Khalil : le dernier samaritain (solidarité chrétienne en Orient). Rencontre avec Khalil Jaar.

Sur le site lejourduseigneur.com  Icône : le Christ Sauveur de Znénigorod (Roublev)

 

Le 25 janvier 2013, Normand Décary-Charpentier a publié dans sa page Facebook (FB) une vidéo portant sur les chrétiens irakiens réfugiés en Jordanie.  Dans cette vidéo, le père Khalil, qui s'est donné pour mission d'aider ces réfugiés, a partagé sa compassion et son espoir, mais aussi sa déception devant le manque de solidarité de son Église envers ces personnes persécutées pour leur foi.  Cette publication a suscité l'échange suivant entre Normand et moi.  Dans le dialogue qui suit,  Normand est et je suis

 

 

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Voici le dialogue

 

  "Dans chaque cœur, il y a une tragédie", dit le père Khalil.  Dans nos prochains proches, ça me fait penser à une chanson de Félix : "Y a des amours dans les villes / Presque dans chaque maison / Sous l'océan, y a des îles / Et des pleurs sous les chansons. "

 

  J'entends aussi fortement la déception de ce prêtre devant une Église pourtant si bien organisée, dit-il, mais qui reste indifférente, laissant ces chrétiens et chrétiennes déracinés livrés à eux-mêmes.  J'avais lu un entrefilet dans une revue, style Missions étrangères, qui donnait la parole à une religieuse perdue dans le fin fond de l'Afrique et qui restait, avec ses sœurs, sans ressource spirituelle pour les soutenir dans une vie si difficile. J'ai parlé de cela dans le contexte d'une formation sur l'icône que je donnais à des moniales, mais je ne saurais interpréter la réaction. Je n'ai pas senti de la compassion, je ne dis pas qu'elle était absente, je dis juste que je ne l'ai pas sentie.  Ce que je sentais, c'était davantage une réticence d'oser porter un jugement de non-charité sur (et de la part de) l'institution.  Je ne sais pas bien sûr, je n'étais pas dans leur tête, mais ce qui est sûr, c'est que je me mettais à la place de ces religieuses privées de leur pain - la nourriture spirituelle de l'espoir en situation de mission, si ingrate - et ça me faisait mal.  Et honte.

 

  Les représentants de l'Église sont rarement à la hauteur de Celui qu'il représente, lui dont le trône sur terre est une croix et dont la lumière de vie qui s'en dégage dans cette mort horrible, est l'amour sans borne qu'il nous porte.  Et ce corps qui est l'Église est tout en lambeau sur cette croix, il y a que son cœur pour dire en silence : Père pardonne-leur... ils ne savent pas ce qu'ils font...  Aujourd'hui encore sa Parole, sa chair, son sang sont tout aussi malmenés.  Nous tournons autour de cet amour et nous parvenons mal à en rendre compte, à devenir des pierres transparentes pour laisser passer sa lumière et non la nôtre. Des pierres transparentes, là est toute la difficulté ! Une transparence qui laisse passer la lumière qui donne vie à la chair, une chair qui a des mains et des bras pour étreindre l'autre, une chair qui a des pieds pour aller vers l'autre... un cœur, des yeux, un nez.... Transparent et chair à la fois, lumière de vie dans la mort... des temples de l'Esprit Saint qui peuvent passer par la porte étroite qui conduit à aimer l'autre comme soi-même... Difficile de faire passer un temple de pierres par une porte, heureusement tout est possible à Dieu, lui qui s'est fait chair pour nous faire entrer dans l'unité du Père, du Fils et de l'Esprit.  Je partage ton mal et ta honte... mais j'ai hâte que vienne le jour où je pourrai dans la paix rayonner la lumière transparente de vie où à mon insu je serai l'instrument de l'Esprit pour nettoyer les blessures de mon Église sans autre souci que d'aimer plus et mieux.

 

  Comme j'aime ce partage !  Des pierres transparentes : c'est exactement ce que l’icône veut signifier (orienter) et symboliser (au sens plein d'introduire, de ‘faire entrer dans’).

 

L’iconographe travaille avec des pigments, c’est-à-dire des pierres broyées en terres - des pierres en lambeau, pourrions-nous même dire en reprenant ton expression.  Nous les lions avec le jaune d’œuf et le vin, symboles de guérison-résurrection.  Puis, nous les appliquons patiemment, couche après couche, en y introduisant des lumières, des couleurs de plus en plus claires. 

 

La Lumière précède et guide tout le mouvement car l’or est posé avant la peinture. Et quand il n’y a pas d’or, l’ocre jaune le symbolise – les russes appellent le fond de l’icône ‘Lumière’ pour dire cette précédence, cette prévenance.  Lent mouvement de montée, d’épuration, de "transmutation en œuvre", pour le dire avec une image de Gadamer, par palier, par clarifications progressives (c’est le terme technique employé) et patientes. Travail sur et dans la matière jusqu’à la sanctification symbolisée par la pose des derniers rehauts, ces ‘ogiviks’ blancs et rouges qui prophétisent l’accomplissement par, avec et dans l’Esprit.  Les traits d’or, l’assist, posés à la toute fin, parlent de même car elles disent le débordement du divin dans tout le cosmos où tout est enfin réconcilié et le Christ ‘tout en tous’, tout en tout, sans opposition et sans confusion.

 

Travail avec une matière opacifiée et lourde, mais lourde au sens de la prégnance de Dieu, son image, jusqu’à la ressemblance, cette transparence renouvelée et faite, symboliquement, de lumière pure.

 

 

 

Montage photo : M. Lévesque. Cours SPR 3861 - Théologie et spiritualité de l'icône, 2004-2008 

 

 

Cette lumière n’est pas une absence de couleurs, comme avec les pigments, mais c’est celle du spectre - du Holy Ghost, si je peux me permettre un jeu de mot facile - qui les unifie dans un grand mouvement circulaire, périchorétique.  Ici, dans cette lumière spirituelle, les couleurs ne sont pas abolies ou absorbées, mais unifiées à même leur différenciation qui est et demeure la clé et la condition de l’union transformante.

 

Je crois comme toi à la présence invisible et agissante de l’Esprit dont nous sommes les mains, à l’image du Christ.  C’est pourquoi j’ai beaucoup aimé la manière de ce prêtre pour dire sa déception – et c’est dans un registre similaire que j’ai essayé de dire la mienne en même temps que ce que j'ai appelé ma honte.  Aucun équivoque ni langue de bois dans sa dénonciation, mais une parole soucieuse de douceur, un appel à plus d’amour - car l’idée n’est pas de jeter le vent, mais de changer les manières qui ne sont pas de l’Esprit.

 

  Je n'ai jamais aussi bien compris l'icône... Je pense que nous pourrions dire que nous devons passer d'image de Dieu à icône de Dieu par la puissance de l'Esprit.

 

  Oui.

 

  Par rapport à ton dernier commentaire ("Je pense que nous pourrions dire que nous devons passer d'image de Dieu à icône de Dieu par la puissance de l'Esprit."), cette icône que nous sommes en devenir, que nous écrivons-peignons dans la chair de notre vie, c'est l'accomplissement de la ressemblance inscrite en germe dans  l'Adam recevant le feu de l'Esprit dans le feu de sa Terre (ce que l’icône symbolise par le premier éclaircissement rouge sur les carnations).  Le refus l'Adam de se voir nu sous son regard (son véritable péché, à mon avis) n’a pas détruit sa nature d'image car Dieu ne saurait reprendre ses dons, mais il l’a opacifiée dramatiquement.  Car notre nature d'image contenait non seulement en germe la capacité de la ressemblance, mais aussi la connaissance des modes pour croître et se parfaire en celle-ci (saint Irenée de Lyon voyait Adam et Éve comme des enfants en croissance).  L'iconographie, mouvement lent et patient s'il en est, est le reflet de ce processus, un accomplissement en théosis rendue à nouveau pleinement accessible dans le mystère théanthropique de Jésus.

 

 

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Michèle Lévesque, théologienne et iconographe

et Normand Décary-Charpentier, théologien et poète

 

2013-01-27

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