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Institut Périchorèse - Atelier d'iconographie

 

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Des vocations écrites sur l'eau

Instantané du Carnet web - 1er février 2013

 

 

 

Mouettes planant de peine et de misère dans le grand vent 1

 

 

Les 31 janvier et 1er mars 2013, il faisait grand vent dans tout le Québec.  Sur sa page Facebook (FB), Normand Décary-Charpentier s'est demandé où pouvaient bien aller les petits oiseaux par un tel vent.  De là est née une conversation, qui s'est tenue en parallèle sur sa page et sur la mienne, et qui nous a conduits dans le monde de Thérèse de Lisieux et de la mer.  Précédemment, nous avions échangé sur la pièce de théâtre Histoire d'une âme - sainte Thérèse de Lisieux, avec l'extraordinaire Éva Hernandez dont le long monologue est disponible sur YouTube.  Et, avant cela, j'avais publié plusieurs photos et commentaires sur la mer dans ma page FB.

 

Dans le dialogue qui suit,  Normand est et je suis .

 

 

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Voici le dialogue

 

...

  Que peuvent bien faire les oiseaux avec un vent pareil ?

 

   On se le demande. Quel courage !  Ici, avec le vent qui vient de loin, c'est une beauté de voir les mouettes utiliser les courants, mais aussi lutter parfois contre ceux-ci. [...] J'ai pris des photos montrant des mouettes faisaient du sur-place par un jour d'énorme vent.  [...]

 

  La mouette a un certain poids pour exercer une résistance. Les petits oiseaux sont si légers.  En ville, il y a toujours un balcon ou autre chose, à la campagne, dans une forêt ce ne doit pas être facile.  À voir la tête des arbres plier et les branches se promener... difficile de s'accrocher.

 

  C'est bien vrai.

 

   J'aime tellement l'eau et la mer [...]   Ma recherche en sculpture était sur l'eau et la transparence.... la réfraction, les reflets, les arcs-en-ciel... J'ai cessé lorsque je m'occupais de la Tour 2 ... Et que dire de l'eau dans l'Évangile...  "Moi je vous baptise dans l'eau, mais il vient celui qui baptisera dans l'eau et le feu..."  Quels beaux paysages !  Mon rêve plus jeune et il m'a toujours habité, c'était de demeurer sur le bord du fleuve et me construire un voilier et partir, je ne savais où...

  

   Le rêve de la mer est en moi depuis que je l'ai découverte, assez petite (j'avais peut-être huit ans) lors d'un voyage chez une de mes tantes à Sainte-Anne-des-Monts.  J'ai toujours aimé la Gaspésie parce que ma famille vient de là et je sais que j'y ai été conçue... probablement pas au bord de la mer, mais pas loin !  Je n'ai pas le pied marin, toutefois, car je suis sujette aux nausées.  Petite, j'adorais les bateaux - quand nous prenions le traversier pour aller aux Trois-Rivières, je m'échappais de mes parents pour jouir du vent et de la vue de l'eau.  Quand papa est décédé, au début de l'été dernier, ce rêve "de vivre au bord de la mer en Gaspésie" est devenu accessible et j'ai sauté dedans.  Une vraie folie car [la décision s'est prise] tellement



Dans les icônes, les cheveux, les poils des animaux et les tuniques de peau sont faites suivant la même méthode que celle utilisée pour peindre l'eau, les vagues et même certains types d'arbres.  L'icône de la Grande Théophanie du Baptême de Jésus par Jean le Baptiste (XVe siècle, Russie - École de Novgorod) donne une bonne illustration de cette parenté des éléments.  Cliquez sur l'image pour voir les détails.



 vite ! [...]  

 

Quand j'ai lu ton commentaire, ce qui m'est venu c'est : "Lui, il rêvait de partir et moi de revenir".  Car je vis que je reviens chez moi en habitant ici.  Je me sens Gaspésienne dans l'âme, dans mes racines.  Profondément. J'aime son austérité et la solitude à laquelle elle invite.  J'aime ce désert d'eau devant moi dès que je lève les yeux.  Je ne vivrais pas en Gaspésie si je n'étais pas au bord de la mer.  Ce soir, il fait un vent à écorner les boeufs [...] et moi qui suis si terriblement sensible - nerveusement sensible - aux bruits de toutes sortes qui m'agressent et m'énervent habituellement si vite, je n'entends les craquements, le vent et le mugissement de l'eau que pour m'en laisser bercer.  Juste cela me confirme que mon chez-moi est bien ici !

 

   Ma famille vient de Grande-Rivière et j'y suis allé une fois [...]  J'ai été sur le bateau de pêcheur de l'un des proches de la famille... J'aimais être perdu entre deux immenses vagues et voir le rivage disparaître et tout à coup revenir, comme les buildings à Montréal qui disparaissent lorsque l'on descend certains pentes du centre-ville.   La mer nous enseigne ce qu'est la vie... Y a-t-il vraiment une différence entre la terre et la mer?  Ne sommes-nous pas sur un frêle esquif dans nos petits pieds qui flottent sur la neige ou la terre du jardin, ou l'asphalte des rues... toujours en équilibre au-dessus d'un abîme dont nous ne connaissons pas tout ce qui s'y passe et où un jour nous plongerons...  La terre et un petit vaisseau-planète dans l'espace qui tourne en rond et ne va nul part mais qui, comme une catapulte, un jour nous lance dans les étoiles... Nous marchons sur l'eau à tous les jours en regardant l'horizon que nos soucis nous font oublier de regarder pour continuer de marcher de l'avant vers l'aube... vers ce nulle part que nous ignorons, mais que nous savons qu'un jour nous verrons se lever en s'enfonçant dans les eaux... les eaux du cœur de Dieu.

 

  Notre petite sainte Thérèse aimait la mer de cette façon-là, que tu décris si bien, et en laquelle je me retrouve aussi beaucoup.  Elle y a renoncé pour aller dans le désert du Carmel.  J'ai noté hier une phrase de la pièce de théâtre - et entendant cela, je remplaçais "dunes' par "vagues' :

 

"Le Carmel n'est pas une prison, c'est un désert et les murs sont nos dunes. Et ce désert n'est pas vide, il est habité par le Silence. Et ce Silence est la nourriture de l'Esprit."

 

[L]a région de Percé, c'est là mon vrai de vrai rêve, mais c'était trop compliqué pour nous dans un premier mouvement. Je voulais partir vite, sans trop tarder.  Ici, à Baie-des-Sables, je vois parfois les lumières de la Côte-Nord et cela brise mon sentiment tant chéri de totale vastitude, d'immensité.  Je regarde alors vers le Golfe où je ne vois jamais de terre et cela me procure ce que je recherche.  Mais moi je sais que ce n'est pas la vraie mer.... Mais la vraie Mer que je cherche n'est pas de ce monde et je sais qu'aucun océan ne pourra apaiser cette soif d'immensité absolue avec le sentiment de liberté qui va avec.  Quand nous étions en décision de venir ici, c'est la seule chose qui me préoccupait : ne pas voir l'autre côté - au point que j'ai négligé d'autres aspects bien importants pour moi, dont le bruit de la 132 !  Maintenant, je commence à m'y faire et quand j'entends les camions, surtout ceux de la compagnie en haut de la côte, je convertis tout cela en prière carmélitaine en me disant que ça m'insère dans une dimension de la vraie vie, du travail humain, un mini symbole de la ville.  Et puis je me fais des petites fantaisies comme si le bon Dieu me disait : "Ma fille, il ne faut pas que ce soit trop parfait, sinon tu ne voudrais plus partir et Moi j'ai tellement hâte de te voir !" 

 

  Je ne savais pas ce renoncement de Thérèse et son amour de la mer. Comme elle, nous avons cherché à demeurer près d'un monastère et nous avons trouvé cet endroit [...]

 

   Elle a renoncé à tellement de choses ! Je ne suis pas certaine qu'elle ait parlé spécifiquement de la mer comme sacrifice clairement nommé, mais je sais qu'elle l'aimait ardemment - elle l'avait découverte petite lors des vacances familiales.

 

 

 

 

 

Thérèse de Lisieux et la mer - Carnet de croquis, 1885 3

 

Et ce qui est sûr, c'est qu'elle voulait être missionnaire - et donc bouger [voir large], même si elle pouvait aussi facilement faire du sens entre les limites de son petit jardin.  Mais elle savait toute petite, dans son génie, "que la terre est son navire et non pas sa demeure."

 

 

 

La vocation de Thérèse et l'eau 4

 

 

Et elle s'est enfouie entre les murs étroits du Carmel non pas pour s'y restreindre, mais pour que son amour pour Jésus puisse faire éclater ces limites au-delà même de celles du cosmos. C'était son appel et elle y a répondu avec cette ardeur qui était la marque vive de son âme. Les nôtres, appels, sont parfois moins clairs, peut-être, et en ce sens ils disent quelque chose du dynamisme infini du divin. Chaque vocation exprime une facette de l''inépuisabilité' de Dieu.

 

Et pour toi, pèlerin de Dieu de toujours 5, ton pays c'est la poésie parce que la poésie est par essence mouvement et "écriture sur l'eau', comme dit Keats.  Il me semble que tu bougeras toujours comme ces vagues que tu aimes tant et que ce mouvement même sera ton lieu et ta demeure.  Je te partage cela comme ça me vient, en écrivant moi aussi sur l'eau.

 

 

 

Michèle Lévesque, théologienne et iconographe

et Normand Décary-Charpentier, théologien et poète

 

2013-02-01

 

Notes 

 

1.  Mouettes planant de peine et de misère dans le grand vent.  Baie-des-Sables, Gaspésie QC.  Photo de Michèle Lévesque, 6 décembre 2012.

2.  La Tour de David était une communauté de base créée dans les années '70 dans la foulée de Vatican II et du mouvement hippie porteur d'idéal et de quête de sens.   C'était "une des premières organisations communautaires laïques" au Québec et elle se distinguait tout particulièrement par sa production artistique.  L'art n'était toutefois pas le but premier du Centre communautaire Tour de David qui se définissait plutôt comme "un milieu où les gens — célibataires et familles — puissent vivre « une vie chrétienne normale de travail, de partage, de méditation et de récréation »".  Normand Décary en était le fondateur et l'animateur.  J'ai vécu à la Tour de Saint-Basile-le-Grand puis à Saint-Jean-sur-Richelieu en 1974-1975.  C'est là que j'ai connu mon conjoint que j'ai épousé en 1976 et avec qui je suis toujours.  Citations : Nixion, Virginia (1974). "La Tour de David." Vie des Arts. Vol. 18(74), printemps 1974, p. 61-63 (citation, p. 61). Plein texte accessible sur le site erudit.org.    

3.  Descouvemont, Pierre et Helmuth Nils Loose (1991). Thérèse et Lisieux. France : Orphelins Apprentis d'Auteuil / Office central de Lisieux / Novalis / Cerf, p. 67. 

4. Ibid, p. 69. 

5.  En 1977, Normand a écrit un long poème, Pèlerinage vers Élohim publié à Saint-Basile-le-Grand par le Centre communautaire La Tour de David.

 

Carnet web



...

  Que peuvent bien faire les oiseaux avec un vent pareil ?

 

Voilà où vont se cacher les oiseaux !