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Institut Périchorèse - Atelier d'iconographie

 

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Valeur et limites

de la subversion des discours

 

Billet du Carnet web - rédigé du 12 au 16 février 2013

 

Introduction  

 

Les 11 et 12 février derniers, j'ai vécu quelque chose de troublant avec internet et cette petite expérience a été pour moi l'occasion de réfléchir à nos prêts-à-penser, ces alignements qui nous empêchent, souvent inconsciemment, de nager à contre-courant des discours dominants et de pousser notre réflexion au-delà de ce qui est socialement convenu et accepté en termes de 'pensable' et de 'disable'.

 

Renversement de position et droit à la différence

 

On reproche beaucoup de choses à l'Église catholique et parfois (mais pas toujours) avec raison car elle a souvent mal agi.  Elle le fait encore et le fera aussi à l'avenir.  Ce qui choque, c'est qu'elle se présente très souvent (mais pas toujours) comme référent fiable, voire ultime et absolu, pour toutes les questions 'qui ont trait à la foi et à la morale'.  J'observe toutefois que plusieurs des reproches qu'on lui fait s'adressent à elle comme si elle était encore en position dominante dans notre culture.  Cette lecture, qui était valide il y a quelques décennies à peine, n'est plus adéquate dans notre contemporanéité au sein de laquelle le religieux, le spirituel et le sacré, en particulier catholiques, ont de moins en moins de poids intellectuel et politique. 

 

Dans ce nouveau contexte, l'Église catholique romaine est marginalisée et remise en question (c'est un euphémisme) par des voix de plus en plus nombreuses et dont la colère se nourrit à même la reproduction des discours qui l'attaquent.  Elle est devenue, malgré ses pompes et flaflas hérités des siècles passés, une voix qui crie dans le désert.  Tant que les polémiques qui l'impliquent prennent la forme d'échanges civilisés avec des contenus rationnels, au sens sensible du terme, c'est dans l'ordre des choses et de l'évolution des pensées et des structures.  Mais quand elles versent dans la grossièreté et le sabotage - ce que j'appelle plus loin 'la magouille', mon ouverture d'esprit en prend pour son rhume. 

 

Je ne souhaite pas que l'Église redevienne toute-puissante, pas du tout.  Je préfère nettement la voir vivre dans les marges d'où elle peut faire entendre sa voix avec une plus grande liberté, à l'image du Christ qui l'a fondée et de l'Esprit de Qui elle se réclame et en vivant comme "minorité créative".  Cela dit, j'affirme aussi que les Églises ont un droit de visibilité ainsi qu'un droit de parole égal aux autres intervenants au sein de notre société pluraliste qui se veut tellement ouverte et tolérante aux différences.  Un droit : pas tous les droits, pas le seul droit, mais un droit, inaliénable.  Et en tant que corps de discours au sein de cette société pluraliste, les membres de cette Église, qu'ils agissent officiellement ou en leur nom personnel, sont en droit de réclamer de leurs vis-à-vis la même honnêteté intellectuelle que celle qui est exigée d'eux.  En parlant ouvertement sur les tribunes par la voix de leurs membres, les institutions, qu'elles soit formelles ou informelles, agissent comme des citoyennes responsables. 

 

Ce n'est pas le cas de certaines interventions, j'y reviens plus bas, qui se servent des lieux de paroles démocratiques, tels Wikipedia, pour faire grossièrement et hypocritement taire les opinions qui ne font pas leur affaire.  Dans une société post-moderne comme la nôtre, c'est-à-dire qui positionne la différence et la pluralité comme valeurs constitutives de son ethos, de telles procédures n'ont pas leur place. 

 

Subversion et probité avec des exemples

 

Ce sont mes études à la Faculté de théologie de l'Université de Montréal qui ont formé mon esprit.  Pour reprendre l'expression de Jean Guitton, j'y ai appris à vivre et à penser.  J'ai retenu de cette formation un principe déterminant, une sorte d'impératif catégorique appliqué à la recherche, celui de probité intellectuelle que l'Université de Montréal définit de la façon suivante :

 

La  probité intellectuelle en recherche représente une qualité essentielle de toute activité scientifique et est une condition préalable à la crédibilité et à l’acceptation de la science.  Elle s’appuie entre autres sur le respect de la méthode scientifique, sur l’objectivité et l’intégrité des résultats et des données, de même que sur une juste reconnaissance du crédit scientifique dans le contexte de collaborations locales ou internationales.

 

Faisant appel à la déontologie et à la responsabilité des chercheurs, face à la société mais aussi face à la communauté scientifique et à leurs pairs, la rigueur et l’honnêteté intellectuelles sous-tendent la qualité et l’efficacité de la recherche, tout en fondant et justifiant la liberté académique dont la confiance est le pivot.1

 

 

Dans cette définition, le mot 'science' est entendu au sens large et tient compte des différences de méthodes selon les domaines de connaissance (la méthode des sciences pures et appliquées n'est pas la même que celle développée en sciences humaines ou dans les arts, par exemple).  Des mots clés tels 'rigueur et honnêteté intellectuelles', 'qualité de la recherche', 'liberté académique' et 'confiance' tracent un programme exigeant qui ne vaut pas que pour l'académie, mais aussi pour les médias et tous les lieux sociaux où se font des échanges d'idées co-engendrant des pratiques.  Les Facultés offrent un encadrement éthique et légal à la recherche et à ses modes de diffusion et de transmission, mais il va sans dire que l'ensemble de l'exercice repose sur la qualité des chercheur(e)s car un système humain ne vaut que par les personnes qui le constituent et le dynamisent de l'intérieur.

 

Depuis quelques années, de nouvelles méthodes et attitudes ont vu le jour pour faire avancer la pensée en la sortant de ses habitudes et de sa zone de confort.  Rien de bien nouveau sur le principe car briser les prêts-à-penser en mettant sans cesse au jeu les présupposés, les thèses, les lois et les postulats de la connaissance, c'est là le propre de la recherche et faire l'économie de cette pratique revient à enfermer la pensée, et à travers elle toute la société humaine, dans des schémas sclérosants.  Ce travail d'évolution suppose entre autres une vision transformée d'un savoir désormais inséparable de la complexité d'un réel qu'il construit tout autant qu'il explique.  Vu ainsi, les savoirs sont pluriels et ne se limitent plus à l'encyclopédie, au sens d'un cumulatif lentement développé dans une linéarité historique, mais sont plutôt un processus dynamique, un mouvement prenant positivement en charge le changement.  Cela dit, le déni des leçons de  l'histoire n'est pas une option et, par conséquent, une certaine continuité doit être assurée, à même les points de rupture qui permettent cette évolution, au risque de verser dans le chaos.   Un grand  défi du travail scientifique consiste à assurer le rapport ajusté entre enracinement et levée d'ancre pour explorer courageusement des régions jamais visitées auparavant par l'esprit humain. 

 

Parmi ces nouvelles approches méthodologiques, la plus percutante est certainement ce qu'on appelle la déconstruction.  Dans son numéro sur Jacques Derrida, la revue Sciences humaines, par la voix de Catherine Halpern, définit ainsi une de ces stratégies appelée la subversion du discours :

 

Mais il est une autre manière, non moins déstabilisante [de se rebeller] : la subversion. Le travail de sape se fait de l'intérieur, presque l'air de rien.  On reprend les codes, les conventions, l'héritage et par des déplacements, au début imperceptibles, on fait jouer les règles contre elles-mêmes.  Le résultat est inédit, non conforme mais ne prend sens que par l'écart et donc par la ressemblance avec ce avec quoi il détonne.2

 

Ces approches et ces méthodes sont très diversifiées et elles font bouger tous les domaines de la connaissance, tant en sciences humaines, où elles sont nées, qu'en sciences pures.  Jacques Derrida, Michel Foucault et Judith Butler, pour n'en nommer que quelques-un(e)s parmi les plus connus et les plus vulgarisés, sont des fondateurs-promoteurs importants de ces méthodes qui ont rapidement acquis leurs lettres de noblesse et se sont multipliées au sein des académies.  Ils théorisent leur approche avec une grande rigueur intellectuelle et n'agissent pas dans l'ombre, du moins au premier niveau (cette transparence est en effet paradoxale car une des stratégies suggérées, en études culturelles notamment, invite à littéralement bombarder les publications, scientifiques et grand public, des recherches faisant la promotion de ces thèses pour, disons : noyer le poisson et saturer l'espace social et en faire changer le contrat).  Il n'empêche que le langage employé par les auteur(e)s sérieux pour diffuser ces idées n'est ni ésotérique ni diffamatoire car la subversion du discours, même si l'expression a de quoi rebuter à première vue, n'est pas négative en soi.  Le terme sub-vertir signifie littéralement tourner-à-l'envers - d'où : renverser et, de là, le sens courant de détruire.  Mais en lui-même, au niveau de ses racines et dans les usages anciens, le terme n'implique pas nécessairement la destruction, mais d'abord un changement.   

 

Utilisant une approche postructuraliste, Mary McClintock-Fulkerson, dans son ouvrage Changing the Subject, montre comment des femmes provenant de milieux très traditionnels ont pu modifier de l'intérieur des discours dominants oppressants pour elles.  L'idée à retenir est qu'elles l'ont fait sans mentir et sans tricher - c'est-à-dire sans faire semblant de croire aux valeurs proposées par leur communauté, en les infiltrant comme un espion mal intentionné, par exemple, mais au contraire en y croyant profondément.  Le lieu-clé de ce type de subversion est l'idée de hiérarchie des valeurs au sein d'une communauté pensante et/ou priante. 

 

Fulkerson donne l'exemple d'une église américaine pentecôtiste, un courant né des mouvements évangéliques.  Comme ces derniers, les Pentecôtistes accordent une importance centrale à la Bible, mais la subordonnent indirectement à une valeur plus fondatrice encore, celle des dons du Saint-Esprit.   Dans la communauté appalachienne étudiée par Fulkerson, les principes régissant cette Église interdisent aux femmes de prêcher en public, en conformité à l'exhortation de saint Paul en 1 Tm 2, 12 : "Je ne permets pas à la femme d'enseigner ni de faire la loi à l'homme. Qu'elle garde le silence."  Mais au sein même de cette communauté de foi, dans leur registre spécifique, prévaut un autre principe biblique, hiérarchiquement tenu pour supérieur, celui du don de prophétie, lequel, suivant Actes 2, 17 en référence à Joël 3, 1, ne conçoit aucune discrimination entre les femmes et les hommes  : "... il se fera dans les derniers jours, dit le Seigneur, que je répandrai de mon Esprit sur toute chair. Alors vos fils et vos filles prophétiseront"  C'est ainsi que des femmes ont pu, en toute 'probité intellectuelle' et dans la paix d'un cœur priant, prophétiser publiquement dans le chœur de leur église.  Habitée du feu de l'Esprit, elle ont exhorté à la conversion hommes et femmes de leur communauté et les ont fait dansé et chanté dans l'église.  La teneur de vérité alliée à l'efficacité performative de leur parole a été tenue par les chefs de la communauté comme inspirée, suivant le principe de 'hiérarchie de vérités' évoqué plus haut. Ce faisant, elles ont créé un précédent important sur le chemin d'émancipation, non seulement de leur milieu, mais pour toutes les femmes car, suivant la logique de la contamination discursive, tout discours, même le plus limité au niveau local, s'infiltre partout de par ses points de contact avec l'environnement.  C'est ainsi qu'un seul petit 'braconnage' a un effet de changement sur tous les discours qui lui sont reliés de près ou de loin - et interconnectés ils le sont tous -, dans le temps et dans l'espace. 

 

La condition pour qu'une telle méthode soit éthiquement valable, on le déduit, repose sur le principe de probité intellectuelle, voire même d'une certaine naïveté. car pour modifier un registre de discours, la personne qui le subvertit doit s'y inscrire positivement, y voir des valeurs importantes pour elle.  Le but, règle générale, n'est en effet pas de détruire en faisant table-rase des couches de savoir du passé, comme dans une révolution brutale ou pire du terrorisme, mais bien de  changer de l'intérieur ce qui doit être changé afin de faire évoluer les corps de discours complexes ainsi que les pratiques qui leur sont reliées dans un contexte donné. 

 

* * *

 

Ce qui est intéressant pour une perspective chrétienne catholique, c'est que, toutes proportions gardées, les Joseph-Marie Lagrange (fondateur de l'École biblique de Jérusalem), Yves Congar (qui fut mis à l'index pour sa remise en question des traditions et ensuite réhabilité au cours de Vatican II), Teilhard de Chardin (dont le sort fut semblable à celui de Congar et dont la vision prophétique a été reconnue en 2009 par le pape Benoît XVI) sont des exemples frappants de subversions qui vont vers plus de vie et non vers la mort.  On pense aussi à ces grandes figures que sont saintes Thérèse d'Avila, Thérèse de Lisieux et Catherine de Sienne, qui, étant femmes dans un milieu qui ne leur autorisait pas une prise de parole publique, ont néanmoins 'contaminé' leur registre en toute sincérité et sans sacrifier leur foi ou leur esprit d'obéissance en prenant la parole, utilisant de manière géniale les limites qui leur étaient imposées pour défendre des principes supérieurs au sommet desquels se tient l'amour de Dieu en son Christ.  Ayant fait faire des 180 degrés à leur Église en lui permettant de faire évoluer sa doctrine, elles en sont désormais les docteures, c'est-à-dire des détentrices d'une autorité exceptionnelle, universelle et incontestable.  Qu'on pense enfin à Jean XXIII qui a permis à l'Église d'ouvrir un véritable dialogue avec la culture, précédent inouï que toutes régressions ultérieures ne peuvent annuler.  

 

Et qu'on pense surtout, en premier lieu, à Jésus qui, dans la tradition des grands prophètes d'Israël, mais en les dépassant aussi infiniment, a su faire du neuf avec du vieux (accomplir et non abolir) tout en disant que le neuf appelle du neuf et qu'on ne met pas une veille pièce de tissu sur un tissu fraîchement tissé au risque de le faire déchirer et de perdre tout le vêtement.   Jésus, tellement subversif qu'on l'a crucifié comme un criminel. 

 

Retenons Thérèse de Lisieux qui est un excellent exemple d'une manière pleine d'amour et de sincérité de renverser totalement un discours établi et dominant.  A son époque, le catholicisme était enfermée dans un esprit janséniste qui faisait de Dieu un justicier et un comptable, culpabilisant et implacable.  Se débattant avec cette image de Dieu, croyant par ailleurs que la justice divine existe et s'exerce, elle a résolu son dilemme en s'inscrivant positivement dans ce principe théologique (la justice) pour le soulever de l'intérieur en l'éclairant d'un autre, encore plus fondamental à la lumière de l'Évangile, celui de miséricorde - l'amour.  A ses Sœurs qui tremblaient et se ratatinaient devant le jugement d'un Dieu courroucé par le péché du monde et demandant des victimes sacrificielles pour s'apaiser, elle dira que c'est parce que Dieu est miséricordieux qu'il est juste, lançant ainsi l'Église sur la voie d'une révolution véritablement copernicienne, tant théologique que spirituelle.  La Petite Fleur est tout sauf insignifiante, elle dont la 'petite voie de l'enfance spirituelle', est un raz-de-marée qui ne cesse de déferler encore aujourd'hui, tel le Déluge, sur nos terres familières pour les re-créer.  

 

Ces personnes ont activé des stratégies consistant à subvertir le discours dominant à partir d'une position marginale.   Qu'ont en commun des penseurs athées de haut niveau, comme Foucault et Derrida, par exemple, et ces croyant(e)s dont je viens de parler et que l'Église catholique honore comme saintes et saints ?  Je dirais que c'est une grande honnêteté intellectuelle jumelée au souci sincère de changer les choses pour le mieux-être de leur collectivité.  Les prémices ne sont pas les mêmes, bien sûr - croire en Dieu cohabitera toujours dans une rupture par rapport à ne pas (y) croire - mais certains objectifs et méthodes peuvent néanmoins travailler ensemble.  L'intention stratégique de déstabiliser les structures en place n'est pas nouvelle et n'a pas de valeur positive ou négative per se - l'Église serait mal placée pour dire le contraire, elle qui a reçu de Jésus la mission clairement exprimée d'agir comme levain dans la pâte -  ce que Benoît XVI a désigne, en langage plus contemporain comme, des 'minorités créatives capables de déterminer l'avenir.'  (voir l'encart, en début de texte ).

 

Droit de parole et censure - l'exemple de Bertrand Vergely

 

Si aucune des personnes mentionnées jusqu'ici n'a sacrifié la rigueur, la probité et la transparence intellectuelle et éthique au sein de leur registre particulier dans le but de détruire leurs vis-à-vis, que ceux-ci soient vus comme adversaires ou collègues ayant des vues divergentes sur le chemin de vérité, tout autre est l'approche de salissage grossier dont je crois avoir ai été témoin avant-hier et dont j'ai parlé en intro - ce que j'appelle ici 'la magouille'.  Bien que cet exemple soit un élément isolé qui en lui même ne porte pas à conclusion, il s'est avéré catalyseur d'une réflexion importante pour moi et je m'en sers ici comme métaphore d'un malaise, voire d'une crainte qui est surtout un appel à la prudence dans la réception et l'élaboration de nos prêts-à-penser.

 

Suivant Le Petit Robert, édition 1994, magouille est un mot relativement récent (1970) qui vient d'un croisement entre grenouillage et de deux racines, gauloise et francique, soit respectivement : margu, boue, et/ou gullja, mare, d'où margouillis, mot qui signifie agiter l'eau, la salir, voire faire un "mélange infâme et répugnant" (p. 1324 et 1354).

 

Les 11 et 12 février derniers, j'ai été confronté à quelque chose qui ressemble à cela.   Chaque jour, je publie pour Périchorèse une Pensée du jour provenant de sources variées.  Cette Pensée prend forme de différentes manières, principalement par des lectures, dont je retiens des extraits que je cite ensuite, ou, à l'inverse à partir d'un thème qui me parle et pour lequel je cherche ensuite un ancrage en explorant internet ou d'autres sources documentaires que j'ai sous la main.  J'ai procédé ainsi en partant du thème de l'émerveillement qui faisait l'objet de ma méditation.  De fil en aiguille, j'ai retenu une phrase de Bertrand Vergely.  Après avoir l'avoir retranscrite, j'ai cherché, comme je le fais systématique à chaque fois que je publie une Pensée, une photo et une référence biographique sur l'auteur(e) de la citation.  Or, j'utilise fréquemment l'Encyclopédie libre Wikipedia comme ressource car elle offre habituellement une information abondante et de qualité - bien qu'il faille évidemment la valider comme pour tout ce qui provient d'internet en général, et de Wikipedia en particulier.

 

Suite à ma recherche avec comme mot-clé "Bertrand Vergely", Wikipedia a affiché l'article le concernant, mais précédé d'un très gros encart mettant en doute l'admissibilité de l'article en question.  Voici un fac-similé de cet 'avertissement' :

 

 

J'étais très étonnée car cet article n'allait aucunement à l'encontre des normes éthiques de Wikipedia comme on peut en juger en consultant le texte en question.  N.B. Étant donné que les articles se modifient rapidement sur Wikipedia, je renvoie ici à l'article dans son format .pdf montrant la version que j'ai lue (ce format a été généré directement à partir du site de Wikipedia qui offre cette fonctionnalité).  Le lien à l'article actif est :

 

Wikipedia étant une encyclopédie libre, j'ai ouvert le module de modification de l'article et j'ai écrit un bref commentaire apparaissant en début de l'article et demandant pourquoi ce dernier posait problème au point de devoir être candidat à la suppression étant donné qu'il ne présentait aucun contenu  litigieux - et même aucun contenu d'idée car il ne livre qu'une biographie de cinq lignes ainsi que la liste des publications de Vergely. 

 

Le lendemain, à mon grand soulagement, Wikipedia avait retiré l'encart (ainsi que mon commentaire) pour le remplacer par un avis selon lequel l'article n'était qu'une ébauche appelant un complément d'information, ce qui est tout à fait exact : 

 

 

 

 

* * *  

  

J'en arrive maintenant au thème central de ce billet.  Ce qui me chicotte prend son point de départ dans l'article de Wikipedia dans lequel on voit une référence à une publication très récente de Vergely par laquelle il s'oppose ouvertement au projet de loi français alors en cours portant sur le 'mariage pour tous' - entendre : le mariage gay.  Cette loi a été adoptée par l'Assemblée nationale française le 12 février 2013, soit le jour même de ma seconde consultation de l'article sur Vergely dans Wikipedia - mais cela, je ne l'ai appris que le lendemain. 

 

Le texte de Vergely, intitulé Le mariage gay ou la dictature de la confusion,3  est tombé, on s'en doute, comme un pavé dans la mare des défenseurs du projet de loi en général et de la communauté gay en particulier.  Suite aux insultes dont il a été victime après la diffusion de son opinion, l'auteur a fait une allocution pour expliciter son point de vue.  Notons en passant que Vergely est un philosophe et un théologien chevronné doublé d'un excellent vulgarisateur et qu'il a publié de nombreux ouvrages sérieux, en philosophie particulièrement.  Dans son allocution, il parle moins du mariage gay que du principe générique de 'mariage pour tous'.  Ce faisait, il distingue entre, d'une part, la moralité des couples homosexuels, incluant leur capacité à élever les enfants, moralité et pratiques qu'il ne juge ni ne récuse car ce n'est pas ici son propos, et, d'autre part, le principe de normalité avec les coûts, bio-éthiques et financiers, qui lui sont rattachés.  Il en dégage les conséquences à moyen et à long termes, notamment eu égard à l'inceste et aux droits des enfants conçus artificiellement dans le cadre de ces unions.  Ce faisant, il soulève un débat sur les rapports entre nature et culture, une problématique dépassée si on en croit plusieurs théoriciens post-modernes, en particulier les apôtres de la transhumanité qui seraient, affirme Vergely, omniprésents sur Google. 

 

Dans son allocution, comme dans son écrit, le développement de Vergely est respectueux et nuancé en même temps non équivoque, mais il semble que cela soit insupportable pour certains esprits chicaniers prompts à la censure et pour qui exprimer publiquement une opinion contraire à la leur constitue une atteinte à la liberté.  Et c'est ici que, à mon avis, nous avons un problème.

 

Car il faudrait être une autruche pour ne pas se poser des questions sur un lien possible entre, d'une part, l'encart faisait de l'article de Wikipedia sur Wergely un candidat à l'inadmissibilité. sans aucune justification sérieuse en regard de son contenu, et, d'autre part, la sortie publique du philosophe allant directement à l'encontre du discours dominant actuel sur cette question. 

 

Nous revenons ainsi au thème de la construction et de la mobilité des discours qui constituent en grande partie ce que nous appelons notre identité sans que nous en ayons conscience la plupart du temps.  Ce thème de la construction identitaire est central dans les thèses que j'ai évoquées plus haut, par exemple avec Fulkerson qui les reprend dans un contexte de théologie féministe.  Car, au même titre que l'Église catholique est passée, en deux décennies, de position dominante à position marginale - et, ce, non seulement en extériorité, dans la société séculière, mais aussi à l'interne dans plusieurs franges de chrétiennes et de chrétiens qui se réclament d'elle -, de même les discours sur les droits des gays dominent présentement nos paysages intellectuels et politiques.  Leur sentiment de persécution et leurs revendications exacerbées furent appropriées dans un premier temps pour mobiliser les énergies de combat, mais ce rôle de victime justifiant toutes sortes d'abus sous prétexte de sauver sa peau n'est plus pertinent en Occident.  Cela ne veut pas dire que tout soit gagné pour ces minorités, bien entendu - comme c'est le cas pour la situation des femmes qui a fait de nets progrès, mais qui montre encore de lourdes inégalités sociales dans nos sociétés occidentales.  Il est certain que la vigilance est toujours requise, mais elle doit être ajustée au nouveau paysage de pensée dans laquelle elle s'exerce.

 

Conclusion

 

La donne s'est donc sensiblement, mais indéniablement modifiée au point que les discours sur le genre (gender studies) les plus radicaux, tel celui de Judith Butler, dominent dans les intelligentsias académiques, artistiques, culturelles, journalistiques ainsi que dans le grand public urbain et sur Internet.  Il reste certes des mouvements silencieux plus ou moins minoritaires qui nagent à l'envers de ces courants.  Leur manque d'articulation théorique les rend toutefois faciles à disqualifier dans les débats publics et dans certaines chaumières, mais cela même constitue un non-sens en regard de l'esprit fondateur des études culturelles qui ont donné naissance aux gender studies.  Si celles-ci veulent être cohérentes avec leur propres prémices, et si nous voulons tous échapper aux systèmes dogmatiques implicites qui grenouillent à la frange de nos consciences et sapent l'exercice et l'expression de notre pensée libre, alors ce qui constitue aujourd'hui l'ethos gay ou tout autre ethos particulier n'a pas plus qu'un autre le droit de faire taire les autres intervenants sociaux.  Les arguments de reproduction et de censure vont dans les deux sens et aucune forme de castration intellectuelle, qu'elle soit déguisée ou franchement violente, ne devrait avoir droit de cité dans ces débats.  La question est maintenant de savoir si ce que je raconte de mon expérience avec Vergely sur Wikipedia, incursion qui a catalysé la réflexion partagée ici, est un exemple isolé et fallacieux ou si elle constitue au contraire la pointe d'un iceberg qui, pour être magnifique sous les feux de ses projecteurs, n'en serait pas moins inquiétant pour notre paquebot social, actuel et futur.

 

 

Michèle Lévesque

Iconographe et théologienne

 

12-16 février 2013

 

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NOTES 

  1. .Université de Montréal (1994). Probité intellectuelle en recherche. 

  2. .Halpern, C. (2005). “Jacques Derrida.  Le subversif.”

  3. .L'article est maintenant publié sur plusieurs sites, mais je ne suis pas encore arrivée à trouver le lieu de sa publication originale. Wikipedia donne la référence à un blog sur Le Monde.fr.  L'article est également publié sur le site sagesse-orthodoxe.fr à qui j'ai écrit pour avoir davantage de précisions sur cette publication originelle.

 

RÉFÉRENCES

 

ATA (2009). "An Endorsement by Pope Benedict XVI of Teilhard de Chardin." Teilhard Perspective (Newsletter of the American Teilhard Association), 42(2), Aut. 2009, p. 1-3. 

 

"Cultural Studies." Dans Wikipedia. http://www.perichorese-icones.org/../../DEFAULT/IMAGES/CLIPART/etoile.gif 

 

"Critères d'admissibilité des articles de Wikipedia". Dans Wikipedia. http://www.perichorese-icones.org/../../DEFAULT/IMAGES/CLIPART/etoile.gif 

 

Fusulier Bernard (2011). "Le concept d’ethos : des usages classiques à un usage renouvelé." Recherches sociologiques et anthropologiques, 42(1), 97-109. Article disponible sur le site de rsa.revues.org.http://www.perichorese-icones.org/../../DEFAULT/IMAGES/CLIPART/etoile.gif

 

Guitton, Jean (1957). Apprendre à vivre et à penser. Paris : Arthème Fayard. http://www.perichorese-icones.org/../../DEFAULT/IMAGES/CLIPART/etoile.gif

 

Halpern, Catherine (2005).  “Jacques Derrida.  Le subversif.” (texte d’introduction à l’article publié sur Internet).  Sciences humaines Hors-série : Foucault, Derrida, Deleuze : pensées rebelles, no spécial 3, mai-juin 2005. http://www.perichorese-icones.org/../../DEFAULT/IMAGES/CLIPART/etoile.gif

 

Johnson, Georges S (2008).  “Was Jesus subversive?” The Lutheran : the Magazine of the Evangelical Lutheran Church in America (Augsburg Fortress Publishers), mars 2008. http://www.perichorese-icones.org/../../DEFAULT/IMAGES/CLIPART/etoile.gif

 

Léthel, Jean-François (propos recueillis par Martine de Sauto) (2012). Pourquoi l’Église proclame-t-elle des saints Docteurs de l’Église ? La Croix.com, 7 octobre 2012. http://www.perichorese-icones.org/../../DEFAULT/IMAGES/CLIPART/etoile.gif

 

McClintock-Fulkerson, Mary (1994).  Changing the Subject: Women's Discourses and Feminist Theology.  Minneapolis : Fortress Press. http://www.perichorese-icones.org/../../DEFAULT/IMAGES/CLIPART/etoile.gifhttp://www.perichorese-icones.org/../../DEFAULT/IMAGES/CLIPART/etoile.gif

 

Mercier, Jean (2013). "Benoît XVI, prophète paradoxal d'une Église minoritaire." La Vie.fr, 11 février 2013.  Sur le site de lavie.fr http://www.perichorese-icones.org/../../DEFAULT/IMAGES/CLIPART/etoile.gif

 

"Vergely, Bertrand." Dans Wikipedia. http://www.perichorese-icones.org/../../DEFAULT/IMAGES/CLIPART/etoile.gif 

 

Vergely,Bernard (2012). "Le mariage gay ou la dictature de la confusion." Sur sagesse-orthodoxe.fr avec la date 'janvier 2013' sans autre précision.http://www.perichorese-icones.org/../../DEFAULT/IMAGES/CLIPART/etoile.gif

 

Vergely, Bertrand (2012). [Allocution sur le mariage pour tous]. Vidéo publiée sur YouTube par l'Association Cosette et Gavroche dans le cadre des États généraux de l'Enfant organisés par ACG le 26 janvier 2013. http://www.perichorese-icones.org/../../DEFAULT/IMAGES/CLIPART/etoile.gif

 

Université de Montréal (1994). "Probité intellectuelle en recherche." Dans La recherche à l'UdeM.  Sur le site de l'Université de Montréal. http://www.perichorese-icones.org/../../DEFAULT/IMAGES/CLIPART/etoile.gif 

 

 

 

 

Carnet Web
Les minorités créatives ...

Pendant que j'écrivais ce texte, j'ai pris connaissance d'un article remarquable de Jean Mercier (La Vie.fr) sur le prophétisme paradoxal de Benoît XVI. 

La vision du pape, qui résignera sa charge le 28 février prochain, rencontre une mes deux plus folles espérances pour l'Église catholique romaine (l'autre étant l'ordination sacerdotale des femmes), à savoir qu'elle se reconnaisse officiellement comme 'minorité créative' au sein du monde, 'chercheure de sens parmi et avec d'autres
questeurs.' 

C'est cette vision qui sous-tend le billet publié ici. 

La référence à cet article de Mercier accompagne la Pensée du jour de Périchorèse du jeudi 14 février 2013.






















Contenu

Introduction

Renversement de position et droit à la différence

Subversion et probité avec des exemples

Droit de parole et censure : l'exemple de Bertrand Vergely

Conclusion