1

Institut Périchorèse - Atelier d'iconographie

 

accueil

Icône de la Mère de l'Humilité et rêve papal

 

Billet du Carnet web - 14 avril 2013

 

Benoît XVI et le pape François devant l'icône de la Mère de Dieu de l'Humilité. 

 

Une rencontre historique

 

J'ai récemment pris connaissance d'une vidéo intitulée Rencontre historique entre deux papes via ma page facebook (FB) personnelle.  Elle porte sur la rencontre du pape Benoît XVI avec le pape François le 23 mars 2013, à Castel Gandolfo.  J'ai partagé ce lien vidéo sur ma page FB ainsi que sur la page de Périchorèse avec le commentaire suivant :

 

Je suis très contente d'avoir vu cette vidéo de la rencontre entre les deux papes - l'un très vieux, Joseph (Benoît), et à l'évidence malade1, qui a eu le grand courage et l'humilité de quitter sa charge avant de ne plus pouvoir l'exercer correctement, et l'autre, un peu plus jeune, qui reprend le flambeau avec une Inspiration hors du commun.

 

Et une rencontre médiatisée par les icônes de la Mère de Dieu, c'est encore plus parlant pour moi.  L'icône, théologie du regard et de la présence, une icône de Marie, la médiatrice de toutes les paix.

 

Il y a aussi une si évidente tendresse et beaucoup d'humilité dans les gestes et les regards échangés entre les deux hommes !  Nous sommes loin des pompes et de l'orgueil des Nations.

 

Ma prière, mon rêve : que ces icônes, qui valent en elles-mêmes beaucoup d'argent et qui en vaudront encore plus suite à cette rencontre, soient vendues à l'encan pour constituer un fond, le début d'un fond, destiné à dédommager symboliquement, mais aussi très concrètement, les victimes des prêtres pédophiles partout dans le monde.  Une icône d'un Enfant aimé de sa Mère, symbole de toutes les affections et guidances de l'enfance, pour dire : "Nous entendons votre blessure, votre colère, votre besoin légitime de reconnaissance et de justice et nous ne nous dérobons pas car 'tout ce qui est caché doit venir au grand jour'". (cf. Lc 12, 2).

 

Quel superbe symbole, quelle Parole forte, [quel geste hautement signifiant] ce serait, à l'image de ces deux grands papes.

 

L'icône de la Mère de Dieu de l'Humilité

 

Dans ma première lecture de la vidéo et des textes, je n'avais pas vraiment saisi le nom de cette icône que François appelle "La madone de l'humilité" et, à plus forte raison, je n'en connaissais pas non plus l'histoire. 

 

Appellation et sens du cadeau

 

La traduction littérale de son nom russe est "Regarde mon humilité" - ou même, suivant les traducteurs automatiques du Net, "Regarde vers le bas sur (ou vers) l'humilité" - Призри на смирение / Prizri na smirenie.   Le site Orthodox Church in America et d'autres sites orthodoxes anglophones traduisent ce titre par 'Secours des Humbles' (Support of Humble).  Dans le présent texte, je la nomme simplement Icône de la Mère de l'Humilité ou Mère de Dieu de l'Humilité, reprenant ainsi l'appellation que François utilise dans sa rencontre avec Benoît XVI, la Madona de l'Humilita. 

 

C'est le métropolite Hilarion, représentant du patriarche Cyrille de Moscou, qui a remis cette icône en cadeau à François le 20 (ou 21) mars 2013, à Rome.  Hilarion a dit : "Les premiers pas de Votre Sainteté après Votre élection portaient la marque de l’humilité", ce à quoi François a répondu : "Je ne suis pas humble, et je vous demande de prier pour que le Seigneur m’accorde l’humilité".

 

 

 

Le métropolite Hlarion remet au pape François l'icône offerte par le patriarche Cyrille de Moscou.

 

Histoire de l'icône

L'histoire de l'icône  de la Mère de Dieu de l’Humilité remonte à 1420.  Elle se trouvait dans la région de Pskov, sur le Lac de Pierre (Stony Lake - Каменное озеро).  Pskov était alors aux prises avec une épidémie de peste qui avait entraîné une grande famine.  L’icône, dont l’œil droit pleurait du sang par compassion, aurait guéri un fonctionnaire de la cour nommé Basile (Vasil).  On attribua aussi à l'intercession de la Théotokos la fin de l'épidémie qui arriva peu après.  L'icône originale demeura longtemps dans la Cathédrale de la Trinité à Pskov, mais elle fut détruite, probablement lors d’un incendie de cette église.  Les reproductions que nous en avons remonteraient au XIXe siècle (le style, de même que le thème iconographique des icônes actuelles sont d'ailleurs plus près de l'époque moderne que de celui des icônes anciennes du XVe siècle).  A l’automne 1992, une de ces copies fut offerte au monastère de l'Annonciation (Vvedensky) à Kiev.  En août 1993, le schéma de l’icône se serait miraculeusement imprimé sur le verre qui la protégeait sans la toucher.  C'est là une thèse controversée - incluant par certains ecclésiastiques russes -, car le phénomène s'expliquerait simplement parce que les molécules de verre attirent le plomb contenu dans certains pigments. Ce sont plutôt les guérisons survenues grâce à la médiation de cette icône qui lui valent sa qualité de 'miraculeuse'.2 

 

L'icône de Kiev avec le verre portant l'empreinte

Type et composition de l'icône

Type et prototype

La composition de cette icône rappelle celle de la Mère de Dieu de Kazan (ci-contre, image 1) dans laquelle l'Enfant se tient debout près de Marie, ses pieds (qu'on ne voit pas) reposant sur le genou de sa mère.   Les icônes de Kazan sont habituellement classées dans les types Hodighitria (du grec hodos, voie, chemin - d'où l'appellation "Celle qui montre la Voie", soit Jésus comme voie, vérité et vie).  Sendler la situe dans cette catégorie.3   Elle pourrait aussi appartenir au type Kyriotissa, Vierges en majesté trônant avec l'Emmanuel sur les genoux.  Dans ces deux types d'icônes, les joues des deux personnes ne se touchent pas, contrairement aux icônes dites de Tendresse ou Éléousa.  Sur l'icône de la Mère de l'Humilité les joues ne se touchent pas non plus, mais le geste de l'Enfant est toutefois sans équivoque empli de tendresse.  Tous ces types (Hodighitria, Kyriotissa, Éléousa de même que les vierges Orantes) font partie de ce que Sendler appelle les 'types théologiques', les formes de base classiques des représentations iconographiques de la Mère de Dieu. 

 

L'icône de la Mère de l'Humilité ne semble pas appartenir directement à ces grandes catégories fondamentales, mais plutôt à une de leurs nombreuses variantes symboliques qui apparaissent au XVIIe siècle et dans les siècles suivants. Sendler catégorise ces représentations comme 'types liturgiques', un style iconographique illustrant les attributs de la Théotokos, tels que célébrés dans les chants qui l'honorent (par exemple, dans l'hymne acathiste).  Et, en fait, notre icône de la Mère de Dieu de l'Humilité est très semblable à une icône de cette famille appelée "Fleur immarcescible" (ci-contre, image 2), une composition créée au XVIIIe siècle et dont les attributs - sceptre, couronne, globe - se retrouvent aussi sur notre icône, comme nous allons maintenant le voir.4.  Il est possible que Fleur immarcescible ait été créée à partir de l'icône de la Mère de l'Humilité, mais le contraire pourrait aussi s'avérer exact.    Ce qui est certain, c'est qu'il y a une évidente parenté de forme entre les deux représentations.

 

Attributs et composition de l'icône de la Mère de Dieu de l'Humilité

 

Sur l'icône de Kiev (ci-contre, image 3), qui serait possiblement la plus proche du modèle original venant de Pskov, Marie tient un sceptre dans sa main droite et le bout de celui-ci est appuyé sur son épaule droite.  Ce sceptre n'est pas fleuri comme sur les icônes Fleur immarcescible dont nous venons de parler.  Elle est couronnée et elle regarde vers nous.  Sa main gauche retient légèrement l'Enfant au niveau des hanches.  De son côté, L'Emmanuel semble flotter dans le vide, contrairement à Fleur immarcesible où ses pieds reposent sur l'autel.  Il tient dans sa main gauche le globe surmonté d'une croix - c'est la figure du cosmos et l'insigne de sa royauté sur le monde.  Il regarde légèrement vers notre gauche et son bras droit est levé vers le visage de sa Mère, ce qui n'est pas le cas sur les icônes Fleurs immarcescible où il tient le globe d'une main et un sceptre de l'autre dans une pose totalement hiératique.  Sur l'icône de Kiev, la main de Jésus touche légèrement la joue de Marie et le mouvement de son doigt peut, ou non - selon les différentes interprétations d'autres icônes sur ce thème -, être interprété comme pointant vers le ciel.

 

D'autres variantes existent qui montrent l'Enfant levant le bras droit vers la couronne de Marie et pointant sans équivoque le doigt vers le ciel (ci-contre, image 4).  C'est une icône réalisée selon ce deuxième modèle qui a été remise à François par Hilarion et que le pape a ensuite présentée à Benoît XVI sur la vidéo que nous avons vue plus haut.  Il s'agit vraisemblablement d'un symbole signifiant que tout pouvoir, toute royauté - et à plus forte raison une autorité spirituelle aussi étendue que celle d'un pape de Rome -, est conférée d'En-Haut et que tout honneur rendu au détenteur de ce pouvoir doit remonter à son prototype, le Roi des rois et le Pasteur des pasteurs, le Christ.  Depuis saint Basile de Césarée (IVe siècle), ce thème est central dans la théologie chrétienne et il a été abondamment repris lors de l'élaboration patristique de la théologie de l'icône (VIII-IXe siècles).

 

 

 

L'icône offerte à François par Cyrille via Hilarion.

 

 

J'ai trouvé beaucoup de modèles similaires à l'icône de Kiev et quelques-uns semblables à celle offerte au pape François.  Je n'ai malheureusement pas encore trouvé d'image de cette icône spécifique.  La figure ci-dessus est un détail, redressé avec un logiciel de traitement de l'image, de la photo présentée plus haut en intro où l'on voit Benoît XVI avec François. 

 

Les images suivantes reprennent en format plus large certaines des images présentées en vignette jusqu'ici.  Cliquez sur les images pour des gros plans et sur les petites étoiles (en bas et à droite de chacune des icônes), pour accéder aux photos originales sur internet.

 

1) La première icône est dans la lignée du modèle de Kiev dans lequel la main de l'Enfant est déposée légèrement sur la joue de Marie.  On peut ou non  interpréter le mouvement du doigt comme montrant le ciel. 

 

2)  L'image suivante montre l'empreinte gris argent que l'icône de Kiev a laissée sur le verre qui la protégeait, transfert qui a été à l'origine de sa déclaration d'icône miraculeuse, comme nous l'avons expliqué dans la section précédente sur l'histoire de l'icône.  

 

3)  L'image suivante montre la variante de l'icône avec l'Enfant le bras levé vers la tête couronnée de Marie et montrant le ciel du doigt, modèle correspondant à l'icône offerte à François par le patriarche de Moscou à l'évêque de Rome.  

 

4) Les deux dernières photos sont des détails agrandis des deux variantes de l'icône de la Mère de l'Humilité.

 

 

 

 

 

Conclusion 

 

Le pape François est, à l'image de l'icône qui lui a été offerte, investi des insignes du pouvoir, symbolisés par le sceptre, la couronne et le globe.  Icône et pape se reflètent l'un dans l'autre, un peu comme le schéma d'argent s'imprimant sur le verre, pour rappeler la primauté de l'humilité dans son ministère, cette humilité qui, avec le souci de la vérité, est devenue rapidement pour le monde entier la marque spécifique de ce pape en qui plusieurs placent les plus grands espoirs.5  

 

Sachant combien François manifeste une détermination claire et non équivoque de faire réparation dans le dossier des prêtres pédophiles6, j'ai bon espoir de voir le rêve dont je parlais plus haut devenir réalité - désir, rêve et prière pour une justice réparatrice réalisée par la médiation très concrète d'une icône qui indique autant une voie à suivre, sur le modèle des icônes hodighitria, qu'elle manifeste, par l'attitude de l'Enfant Jésus, une grande tendresse pour toutes les victimes touchées par cette peste de l'abus des innocences par des pasteurs qui auraient dû les protéger au péril de leur vie.  Pasteurs dévoyés et enfants abusé(e)s sont tous et toutes des victimes d'un mal profond que seules la charité (amour) humble et active jumelée à la passion courageuse pour la vérité peuvent combattre et espérer éradiquer, pas seulement dans l'Église, mais dans l'oecuménée toute entière7.

 

 

Michèle Lévesque

Iconographe et théologienne

 

Rédigé du 10 au 14 avril 2013

 

___________________________

 

NOTES 

 

1. Suite à la diffusion de cette vidéo, le Vatican, par la voix de son porte-parole Frederico Lombardi, a démenti la rumeur selon laquelle le pape serait atteint d'une "maladie grave".  Cf  "Le Vatican dément des rumeurs sur la santé de Benoît XVI." La Croix, 11 avril 2013.  Sur le site lacroix.com. On peut en effet être vieux et fatigué, sans nécessairement être très malade.   

 

2. Pour ce résumé de l'histoire de l'icône, j'utilise plusieurs sources internet en complémentarité, soit en anglais, soit en russe traduit par Google.  Pour trouver des textes en anglais, taper "Icon Support of the Humble" dans votre moteur de recherche.  Pour des textes russes que vous pouvez traduire avec la fonction "Traduire" de votre moteur de recherche (habituellement avec le bouton droit de la souris), taper История иконы Божией Матери Призри на смирение (Histoire de l'icône de la Mère de Dieu Regardez vers le bas à l'humilité) ou simplement иконы Божией Матери Призри на смирение (Icône de la Mère de Dieu Regardez vers le bas à l'humilité).  Voici quelques liens que j'ai utilisé : . Vidéos :

 

3. Sendler, Egon (1992). Les icônes byzantines de la Mère de Dieu. Paris : Bellarmin / DDC, p. 241.

 

4. Tradigo, Alfredo (2005). "Fleur immarcescible." Dans : Icônes et saints d'Orient, Paris : Hazan, p. 221-223.

 

5. Paquin, Mali Isle (2013). "Le style du pape François : humilité et simplicité." La Presse.ca, 15 mars 2013.

 

6. Génois, Jean-Marie (2013). "Le Pape exige une forte 'détermination' dans la lutte contre les prêtres pédophiles." Le Figaro.fr, 5 avril 2013. Aussi sur Le Monde.fr et dans Le Devoir.com.

 

7. Oecuménée : terre habitée.

Carnet Web/a>


4. Icône de la  Mère de Dieu de l'Humilité de modèle similaire à celle offerte au pape François



3. Icône de la  Mère de Dieu de l'Humilité sur le modèle de Kiev



2. Icône de la  Mère de Dieu Fleur immarcescible
(1691), Galerie Tretiakov, Moscou


1. Icône contemporaine de la  Mère de Dieu de Kazan