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Institut Périchorèse - Atelier d'iconographie

 

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Mère, dis-tu ?

Instantané du Carnet web - Dimanche de la Fête des Mères, 11 mai 2013

 

 

Le ruban bleu et rose, symbole de

Parents Orphelins, l'Association québécoises des parents vivant un deuil périnatal

 

Mon amie Manon Cyr est infirmière clinicienne spécialisée en deuil périnatal.  Elle travaille en CLSC. Manon est une des pionnières du mouvement québécois de sensibilisation et de soutien aux personnes vivant un deuil périnatal.  Son engagement est une magnifique illustration de cette résilience avec laquelle Boris Cyrulnik nous a rendu familier.  Ayant perdu deux bébés par fausses couches en raison de grossesses ectopiques, Manon a vécu ces pertes comme des deuils profonds.  Comme elle est très courageuse et déterminée (c'est une des personnes les plus déterminées que je connaisse et en même temps qu'une des plus douces !), elle a décidé qu'elle réaliserait son rêve le plus viscéral et qu'elle serait mère.  Elle a pris le risque de sa propre vie et elle a eu deux beaux garçons, aujourd'hui jeune adulte et grand ado.

 

Quand Manon a perdu ses deux premiers enfants, elle a vécu un deuil profond, mais aussi totalement incompris.  Personne ne voyait en ses deux foetus morts de véritables enfants et, par conséquent, personne ne comprenait que sa sensibilité et son corps aient autant besoin de vivre un deuil avec ce que cela suppose d'empathie et de soutien de la part de l'entourage et, par lui, du milieu social d'appartenance.  

 

C'est suite à cette expérience de chagrin vécu dans une grande solitude personnelle et sociale que Manon s'est intéressée au sujet et qu'elle a commencé à faire des recherches.  Elle a alors réalisé qu'elle n'était pas seule et que des études et des regroupements existaient, notamment aux États-Unis.  Alors doucement, mais aussi avec une grande délibération, elle fait avancer le dossier dans son CLSC.  Aujourd'hui, Manon Cyr intervient un peu partout au Québec et au-delà pour sensibiliser et former les intervenant(e)s des milieux médicaux, notamment les équipes des CLSC, créant et adaptant des outils d'intervention pour soutenir les "parents orphelins" vivant un deuil périnatal.

 

Voici le texte qu'elle a publié dans sa page facebook la veille de la Fête des Mères, suivi de mon commentaire et de sa réaction finale.  Manon parle de toutes les mamans endeuillées, mais son expérience personnelle met tout particulièrement en lumière celles qui vivent un deuil périnatal.  Espérons que son témoignage contribuera à nous sensibiliser à ces types de chagrins que notre ignorance nous fait juger inopportuns ou 'politically incorrects'.  Attention : il est important de bien distinguer la problématique du deuil périnatal de celle du droit à l'avortement au risque de perdre l'enjeu humain mis en lumière ici.

 

Dans le dialogue qui suit,  Manon est et je suis .

 

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   Je voudrais souhaiter une belle et bonne Fête des mères à toutes les mamans !  Une journée remplie d’amour, d’attentions, de compassion pour le cœur de toutes les mamans !

 

J’ai une pensée particulière pour les personnes qui n’ont plus leur maman, une journée difficile pour eux…

 

J’aimerais également qu’on ait chacun et chacune une pensée, une petite attention, un petit mot gentil, un câlin, une petite caresse su l’épaule aux mamans de cœur qui portent leur enfant en-dedans d’elles en silence…ces mamans oubliées que plusieurs aiment mieux éviter de peur d’avoir à entendre parler de leur bébé décédé ou d’accueillir leur chagrin immense surtout en cette journée tellement significative pour elles.  Ces mamans à qui on demande de célébrer les autres mamans en ayant un beau sourire mais en ne pleurant surtout pas…

 

Je me souviens trop bien de ma première Fête des mères, en 1993, passée sous silence car j’avais perdu mes deux premiers bébés 4 mois et 6 mois plus tôt… cette fête des mères où j’ai été mis en contact, un peu forcée sous la pression, avec un beau petit bébé de 1 mois de vie me confrontant violemment à ce que je n’avais pas… on m’a boudé et vertement critiquée car j’avais juste le goût de repartir chez moi, mais j’ai plutôt décidé d’aller prendre une marche le temps de me ressaisir, pour 'épargner' les 'vraies mamans' de ma peine et ne pas trop gâcher leur journée.  On m’en a voulu de ne pas avoir été hyper de bonne humeur et festive cette journée-là.  Je ne trouve pas les mots pour décrire toute la solitude et l’incompréhension qui m’ont envahies en cette supposée "belle journée" …Cette journée où on ne m’a pas autorisée à porter mes enfants dans mon cœur de maman blessé…

 

Mon souhait le plus cher en cette fin-de-semaine soit que les temps aient changés et que ces mamans de cœur ne ressentent jamais ce que j’ai ressenti cette journée là et qu’on les reconnaisse enfin comme des mamans malgré le fait qu’aucun enfant ne s’accroche à leur jupe au quotidien… Ne sommes-nous pas maman aussitôt que notre test de grossesse est positif ? 

.

 

  [Chère Manon].  Tu dis : "On m’en a voulu de ne pas avoir été hyper de bonne humeur et festive cette journée-là. J e ne trouve pas les mots pour décrire toute la solitude et l’incompréhension qui m’ont envahies en cette supposée "belle journée"… Cette journée où on ne m’a pas autorisé à porter mes enfants dans mon cœur de maman blessé…"

 

Ça résonne profondément en moi ce témoignage [j'ai perdu une petite à la naissance en 1980 - elle aurait 33 ans aujourd'hui - et nous n'avons pas eu d'autres enfants], il me fait pleurer et il me console aussi.  Notre société est très étrange : elle se gargarise de romans romantiques et dramatiques où tous les sentiments s'expriment, mais elle n'arrive pas à rester avec la douleur réelle, concrète, celle qui nous frappe ou frappe nos proches.  On connaît les étapes du deuil de Kubler-Ross, mais ça reste pour ainsi dire dans la tête, sans descendre et pénétrer toutes les couches de nos existences, sans éduquer notre sensibilité et notre empathie. 

 

L'obligation au bonheur est une tare de notre civilisation, tout autant que l'obligation au malheur était celle des époques antérieures, médiévales surtout.  Non pas qu'il ne faille chercher le bonheur et relever le moral des gens pour les aider à sortir de leur peine quand elle s'enlise, mais il y a un temps pour tout.

 

Le temps, c'est seulement de temps dont tu avais besoin alors, Manon, pour laisser le deuil faire son travail, et ton geste de fuite - au sens très positif du terme - se voulait une protection, pour toi et pour la maman présente… Mais on a pas vu cela, on a jugé ton geste et tu es restée sur le pas de ta porte, seule avec la peine de la perte et doublement peinée par cette incompréhension, cette incapacité de tes proches de ressentir avec toi la perte de ce qu'on ne qualifiait pas d'enfant alors que pour toi, c'était un bébé - deux bébés ! - que tu avais perdus et non pas des fœtus sans réalité.

 

Je te trouve très courageuse d'avoir été assez en contact avec ce que tu vivais pour doucement faire ce que tu ressentais être juste alors.  Et je te trouve encore très courageuse de nous partager tout cela.  Dieu(e) te bénisse en ce jour et demain, ma belle. x x x

 

 

  Merci Michèle, un des buts de cette publication était de sensibiliser les gens. J'ai fait la paix avec ce qui s'est passé pour moi il y a 20 ans et je suis capable de l'écrire et le partager sans aucune pudeur... mais ça me fâche quand j'entends des histoires semblables, en 2013, à celle que j'ai vécu.  Je crois qu'en sensibilisant le plus souvent possible, on arrivera à ce que l'humain soit plus humain et à l'écoute de l'autre... Je t'envoie un gros bec ! xxxx

 

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Michèle Lévesque, théologienne et iconographe (et maman)

et Manon Cyr, infirmière clinicienne spécialisée en deuil périnatal (et maman)

 

 

Dimanche de la Fête des Mères, 12 mai 2013

 

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