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Institut Périchorèse - Atelier d'iconographie

 

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De fil en aiguille...

Femmes omises et génie féminin

Billet du Carnet web - 31 octobre 2013

 

Ce Billet est né d'une Pensée du jour créée d'abord pour le 30 octobre 2013, laquelle ne devait prendre que quelques lignes en rapportant une note concernant l'entrevue exclusive du pape François par La Civilta Cattolica.  De fil en aiguille, cette brève Pensée du jour s'est finalement développée en un commentaire, celui qui est présenté ci-dessous et c'est l'avant-dernier paragraphe qui constitue maintenant la Pensée du mercredi 31 octobre 2013.

 

Les 19, 23 et 29 août 2013, le pape François a accordé une entrevue exclusive au jésuite Antonio Spadaro, éditeur en chef de la revue La Civiltà Cattolica.  Il s'agit là d'un événement important car le pape n'accorde habituellement pas d'entrevue, se sentant, dit-il, plus à l'aise quand il a le temps de bien réfléchir à ses réponses étant donné que, par le passé, il a souvent été mal cité.

 

 

 

 

Cette entrevue exclusive a d'abord été publiée dans cette revue italienne le 19 septembre 2013, puis traduite en plusieurs langues. La traduction officielle française a été publiée dans les Revues culturelles jésuites également le 19 septembre. 

 

La traduction en anglais a été publiée dans la revue America : The National Catholic Review sous le titre "A Big Heart Open to God" (Un grand cœur ouvert à Dieu).  En bas de ce texte, les éditeurs font la note suivante :

 

This interview has been revised to reflect the following correction: Correction: September 24, 2013.  Due to a production error, an earlier version of this interview did not contain this sentence: “It is necessary to broaden the opportunities for a stronger presence of women in the church.”

En français : Cette interview a été révisée pour refléter la correction suivante: Correction: 24 septembre 2013.  Suite à une erreur de publication, une version antérieure de cet entretien ne contenait cette phrase: " Il est nécessaire d'élargir les possibilités d'une plus forte présence de femmes dans l'Église.

 

Curieux quand même que la malencontreuse 'erreur de production' tombe justement sur une déclaration, positive, du pape François sur la place des femmes dans l'Église - et ce d'autant plus que le reste du propos du pape ne change pas grand chose à la pensée traditionnelle de l'Institution sur le rôle du 'féminin' dans l'Église - incluant la méfiance et la dénonciation classiques du "machisme en jupe".  Cela dit, il est quand même rassurant de voir que la phrase amputée se retrouve maintenant dans les textes officiels de l'entrevue.   

 

Par curiosité, je suis allée visiter les versions anglophones, francophones, espagnoles et italiennes de la publication de l'entrevue pour voir si le sous-titre anglais "Women in the Life of the Church" se trouvait dans ces publications.  Réponse: il ne se trouve que dans les deux publications de America, la première et la révisée.  Toutes les autres, dont l'original en italien, incluent la question des femmes sous le sous-titre 'Les dicastères romains, la synodalité, l'œcuménisme".  Ce serait intéressant de savoir ce qui a poussé America à ajouter ce titre et si elle l'a fait de son propre chef ou en accord avec le père Sparado.  Ça ne prête pas vraiment à conséquence, mais c'est intéressant.  

 

En dépit de ce qui paraît être, pour les théologiennes féministes dont je suis, une répétition par le pape François de lieux communs - sur une 'théologie du féminin' avant de "réfléchir sur le fonctionnement interne de l'Église" (y a-t-il une théologie du masculin ou celui-ci est-il encore présenté et imposé plus ou moins inconsciemment comme générique inclusif ?), incluant le modèle traditionnellement véhiculé de Marie (je ne suis pas contre, évidemment, car j'ai un amour immense pour la Mère de Dieu ; je dénonce ici la réduction de sa personne à sa figure historique et à son symbole) et la structure, voire l'ontologie, différente de la femme, etc., - le pape n'en dit pas moins que la place des femmes est à inventer dans les lieux de décision et d'autorité - et, donc, de pouvoir :

 

"Il est nécessaire d’agrandir les espaces pour une présence féminine plus incisive dans l’Église. [...] Le génie féminin est nécessaire là où se prennent les décisions importantes.  Aujourd'hui le défi est celui-ci : réfléchir sur la place précise des femmes, aussi là où s'exerce l'autorité dans les différents domaines de l'Église."

 

L'expression 'place précise des femmes' m'inquiète un peu, je dois le dire, car cela peut conduire facilement au ghetto, aux endroits réservés alors que les hommes, eux, pourraient 'aller' à peu près partout dans l'Église.  Reste donc à savoir si François entend 'tous les domaines' quand il parle de ces "différents domaines de l'Église" et, surtout, si des femmes pourraient y prendre de véritables "décisions importantes" dans une véritable collégialité ecclésiale, c'est-à-dire sans devoir d'abord être 'tutélisées', et donc censurées, par des mâles positionnés comme étant naturellement plus éclairés et plus sages qu'elles, tant spirituellement qu'intellectuellement. 

 

Cela dit, cette déclaration en elle même "incisive" est un pas dans la bonne direction car c'est à ma connaissance le premier souverain pontife qui prend la peine de parler de "décisions importantes" pour les femmes dans l'Église.  La prochaine étape sera peut-être de l'entendre dire que ce qui est défini, par les hommes qui la dirigent, comme étant la nature du féminin et des femmes ne limite pas automatiquement celles-ci dans l'exercice de cette autorité dans l'intendance et la gérance de l'Église, tous domaines confondus et jusqu'aux plus hauts niveaux décisionnels et exécutifs.

 

L'autre prochain pas - et il est vraiment urgent de le franchir - consistera à s'approcher du mot tabou 'pouvoir' autrement que pour le brandir pour stopper à la source les discussions sur cette problématique.  Il est bien certain que le pouvoir ne saurait être l'objectif premier de quelque personne, ministère ou fonction que ce soit dans l'Église.   Mais il faut situer ce supposément appétit de pouvoir inconsidéré des femmes qui osent en parler et le revendiquer à la lumière de la phrase de Jésus disant qu'il est venu pour servir et non pour être servi (Mt 20, 28).  Il me semble bien clair qu'on peut rechercher et exercer le pouvoir sans nécessairement désirer s'en servir pour être servi par lui, c'est-à-dire le pervertir en détournant vers soi ou son groupe d'intérêt les privilèges et avantages qui y sont habituellement associés pour s'enrichir et faire enfler notre égo.  Le pouvoir est une charge, mais ce n'est qu'en étant parti prenante de son institutionnalisation en visibilité qu'une personne ou un groupe peut vraiment changer les choses pour améliorer la santé et la sainteté de ce monde.  Je prends ici pour acquis un des fondements spirituels et temporels de l'Église, lequel peut se résumer par le psaume 127 : "Si le Seigneur ne bâtit la maison, vaine est la tâche des maçons". La prière restera toujours le moteur de toute action ecclésiale enracinée dans l'Évangile, voire son ultime et plus important moyen.  Mais une conception de la prière coupée ne serait-ce que d'un de ses bras, cœurs et cerveaux la réduit à sa stricte dimension spirituelle, et ultimement à une pure gnose, une réduction de sens qui va directement à l'encontre de l'Incarnation.

 

Je parle en toute liberté sur ce thème car je n'ai personnellement aucune velléité de pouvoir et je ne sens pas non plus un appel de l'Esprit pour le ministère ordonné.  Et, au bilan et d'où que je le regarde, j'aime ce pape.  Beaucoup.  Tout n'est pas dit et ne sera sans doute pas dit par lui sur la question des femmes dans les structures décisionnelles de l'Église de Rome, mais François réfléchit et parle autrement que ses prédécesseurs, autrement que par le biais de lieux communs présentés comme définitifs par autorité d'une histoire hélas souvent interprétée pour justifier le propos (je pense ici à la question du diaconat féminin permanent).  Mais surtout, ce qui me donne de l'espoir - beaucoup, beaucoup d'espoir -, c'est que François invite enfin toute l'Église à prier pour recevoir la lumière de l'Esprit Saint et qu'il ne contente pas de travailler à préserver l'institution dans sa dimension exclusivement humaine et masculine.  Dans ma réflexion et mon engagement pour la place des femmes dans l'Église, et ça remonte à très loin, dès la fin de mon adolescence en fait, j'ai toujours déploré le fait que les discours assommoirs des magistères précédents ne mentionnaient jamais la nécessité de prier ensemble pour connaître l'opinion du bon Dieu sur la question, prenant pour acquis qu'Il ne pouvait que marcher dans le cadre institutionnel qui lui était imposé par voie d'évidence.  Avec François, ce que je vis de plus profond, c'est qu'il libère officiellement l'Esprit Saint et lui donne pour ainsi dire (je le dis avec humour) la permission de voler où il veut (Jn 3, 7) en nous invitant à entendre sa voix afin de renaître de Lui (Jn 3, 8) à tous les niveaux de notre vie chrétienne, tant communautaire que personnelle.   

 

Michèle Lévesque

Théologienne et iconographe

30 et 31 octobre 2013

 

 

 

    Réflexion de Michèle Lévesque, iconographe et théologienne, à partit du texte de Spadaro, A.  Interview du pape François, 19, 23 et 29 août 2013.  Revues culturelles jésuites, 19 sept. 2013 (corrigé 24 sept. 2013), 30 p.   et Spadaro, A. A Big Heart Open to God. America : The National Catholic Review, 30 septembre 2013.  L'entrevue originale a été publiée en italien dans La Civilta Cattolica (Année 164),19 sept. 2013, 449-477.   

 

 

 

 

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