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Institut Périchorèse - Atelier d'iconographie

 

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Les émotions dans les icônes

Instantané du Carnet web - Lundi 25 novembre 2013

 

 

 

Crucifixion selon Maître Denys

Mère de Dieu - Peintre français travaillant au Sinai  

 

 

Notre collègue iconographe Nylda Aktouf a écrit récemment un beau texte synthèse sur les icônes.  Dans le partage qu'elle nous en faisait, elle nous disait son inconfort devant l'absence de sentiments ou d'émotions dans les icônes.  "Il me semble", dit-elle, "que la Vierge de tendresse fait exception. Elle transpire de tendresse entre Marie et le 'petit' !


Le questionnement de Nylda rejoint celui de plusieurs iconographes, surtout les femmes, et il est encore le mien après vingt années passées en contact étroit, à la fois intellectuel et affectif. avec les icônes.  Voici donc ce que je lui ai partagé en deux courriels envoyés à la suite le lundi 25 novembre 2013 et dont une copie a également été acheminée à l'équipe enseignante In-Chora.
  Dans la transcription ci-dessous, de légères corrections et précisions ont été apportées aux courriels d'origine et les ajouts significatifs sont mis entre crochets. J'ai également inséré  quelques sauts de paragraphe pour rendre la lecture plus agréable et mis certains passages en italiques ou en caractères gras.

 

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Pour ton commentaire, Nylda, sur l'absence de manifestation de sentiments sur les icônes, je te partage ma propre réflexion car moi aussi, ça me dérangeait beaucoup.  Ça me fatigue encore, mais pas en termes de représentations (icônes proprement dites) – ce sont surtout les prémices intellectuelles qui me fatiguent - [et c'est surtout d'elles dont je vais parler ici].

 

D'abord, il faut se rappeler que l'icône est un art sacré fondé sur une théologie développée en tension entre la nouveauté radicale de l'Incarnation de Dieu en Jésus-Christ, d'une part, et les catégories de pensée de la philosophie grecque et de l'héritage juif tel que reçu par l'Ancien Testament, d'autre part.  Ces deux derniers fondements, grecs et juifs, supposent une conception spécifique de la transcendance divine, soit un Dieu qui n'est pas mutable et muable, changeant et versatile comme le sont les humains. 

 

La note hébraïque parlera de cette stabilité du divin comme une fidélité totale et irréductible de Dieu versus l'infidélité coutumière de son peuple errant, une fidélité mise en scène notamment par les grands prophètes de l'AT. 

 

La note grecque, de son côté, ne parle pas tant de Dieu que de l'Être ou de l'Idée au-delà de tout, au-delà du monde sensible dont nous sommes et avec lequel ce transcendant pur de l'Être n'a pour ainsi dire rien à voir. 

 

Deux visions de l'immuabilité, donc, qui disent la même chose, [la pérénité], sous les deux facettes de la fidélité et de l'impassibilité  Cela dit, le discours grec semble avoir marqué davantage l'esprit patristique des III-IXe siècles [que ne l'a fait la sensibilité hébraïque] - la patristique étant cette période au cours de laquelle la théologie chrétienne de base (dogmes et grandes croyances) fut élaborée, avec en bout de ligne et comme la synthétisant, la théologie de l'icône (VIe-IXe).  

 

Il n'est donc pas étonnant qu'un thème très cher aux pères de l'Église en général et à ceux de l'Icône en particulier, et qui est encore très prégnant dans toute la spiritualité orthodoxe, soit la notion d'impassibilité, l'apathia ou absence de passion, qui seule pourrait amener l'humain à l'hésycha, la paix par le repos des sens, et, de là, à la théosis, l'union véritable avec Dieu.  La passion dont parle cette apathia (de pathos + le a privatif, d'où : sans passion) est celle des sens, leur agitation.   Pour la tradition ascétique et mystique, l'apaisement des passions, au sens négatif du terme (agitation, domination et assujettissement par elles d'où perte de liberté, etc.) est toujours le nerf de la guerre, la clé de voute de tout l'édifice de la vie chrétienne.  Reste à savoir où nous en sommes avec l'autre sens du pathos, l'amour – et qui peut parler d'amour sans parler de sentiments et d'émotions ? 

 

Cette polarisation de l'a-pathie dans l'appréhension du mot passion est surtout vraie en Orthodoxie encore, mais aussi en Catholicité, bien que l'Église romaine soit plus ouverte aux développements de la psychologie humaine et autres données des sciences humaines qui remettent l'émotion à l'honneur.  Mais on est encore loin d'une véritable réhabilitation. L'arrimage de ce double sens de la passion, du pathos, est peut-être la clé de voûte de tout l'édifice que nous cherchons à construire.

 

Et cela m'amène au second point, c'est-à-dire la valeur des émotions en religion à la lumière de l'Incarnation où tout ce long développement prend sa source car celle-ci, l'incarnation, c'est justement la Passion de Dieu pour nous au point que son amour l'amène à la souffrance ultime qu'est la mort sur une croix.  Tu vois le paradoxe dans lequel nous sommes encore …  En catholicité, c'est très récent que l'on accorde une place positive aux émotions et même aux sentiments dans la vie spirituelle chrétienne.  Les précurseur(e)s en furent les mystiques médiévales, redécouvertes notamment par les Études culturelles contemporaines, et également l'École française de spiritualité avec Bérulle, deux mouvements d'ailleurs grandement décriés, voire attaqués, par les penseurs et les décideurs dans l'Église.  Jouent aussi les différentes renaissances et époques classiques revampant l'esprit grec avec son type spécifique de rationalité, une rationalité qui visera bientôt à se couper de tout [quête de l'objectivité pure] et qui prendra le devant de la scène à l'époque moderne, née avec Descarte au XVIIe siècle.  D'où une tension, voire un conflit récurrent car ça remonte à très loin dans l'Histoire, entre sensibilité et rationalité dans la pensée de l'Église.  Mais en général, et c'est doublement vrai en Orthodoxie où tout le mouvement d'inculturation est beaucoup plus lent, quand il existe, c'est le pôle rationnel sous différentes formes qui prévaut [même si les Orthodoxes diraient certainement le contraire depuis la lutte entre Barlaam, accusé de rationalisme, et saint Grégoire Palamas au XIVe siècle].

 

 

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Je pense pour ma part que le fait que ces Églises, catholiques et orthodoxes, soient gérées essentiellement par des hommes à qui on donne par habitude un droit de veto de par une [soi-disant] supériorité naturelle, tant au niveau des idées que des mœurs, a beaucoup à voir dans la prévalence de cette méfiance fondamentale de la sensibilité et des émotions, ancestralement associées au femmes et au féminin.  On a surtout une peur bleu de l'inconscient, le Léviathan de l'AT, un monde attribué depuis des temps immémoriaux aux démons de l'inconscience et du chaos, ici encore associés aux femmes.   Je pense que les femmes sont [pour l'instant] beaucoup mieux équipées pour naviguer dans ces eaux-là et en recueillir les trésors.  Sans une place égale et équilibrée des hommes et des femmes dans les structures pensantes et décisionnelles des Églises, nous ne saurons jamais comme faire pour tenir ensemble la force structurante du Rationnel avec la sagesse, pour l'instant souvent incompréhensible et donc apeurante, de l'Émotion et du Sentiment.  ATTENTION : je ne dis pas que les femmes sont représentatives du second pôle et les hommes mâles de l'autre, ce qui serait enfermant pour tout le monde.  Je dis seulement que les femmes ont une manière à elles de naviguer dans les eaux et les terres de notre incarnation humaine et que sans elles toute appréhension du monde, interne et externe, et de ses représentations restera toujours incomplète et infirme. 

 

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Cela étant dit, quand nous faisons des icônes, nous reprenons un héritage d'un autre, ici l'Orthodoxie façonnée de manière exemplaire par les tenants et aboutissants dont j'ai parlé plus haut, surtout les grecs, lesquels colorent les images qui en découlent.  Mais, comme dit souvent Michel Saint-Onge, cette Orthodoxie, même si elle prétend parfois au contraire, n'est pas un bloc monolithique et unifié, mais une mosaïque complexe avec une multitude de couleurs.  A côté de la grande tradition russe qui s'articule autour de Roublev, il y a plusieurs traditions régionales qui donnent d'autres couleurs.  Il faut aller voir de ce côté-là (Roumanie, Égypte, Liban, Ukraine…) pour voir ce qui s'est fait. 

 

Il n'en reste pas moins que l'icône sera toujours à émotion retenue, incluant les marques visibles des sentiments, parce que son but n'est pas de toucher d'abord la sensibilité et de faire bouger les émotions, mais bien plutôt de les apaiser.  Son but est de témoigner d'une Dramatique de Salut, pour paraphraser le théologien Balthasar, en présentant des vérités de foi et en faisant mémoire de la passion de Jésus.  Sendler dira que les icônes de la Mère de Dieu sont tristes car Elle voit toujours ce qui attend son Fils, à savoir la croix et la mort.  Tout le génie de l'icône, selon moi, est de tenir ensemble, à sa manière très sobre, ces deux réalités que sont la Mort et la Résurrection, la tristesse et la joie, la conscience aigüe du drame du mal et de la souffrance en ce monde en même temps que notre espérance fondamentale que la Vie va gagner et qu'elle gagne déjà par la Résurrection. 

 

 

 

Un exemple parfait de cet équilibre se voit sur les icônes de la Crucifixion où le Christ est à la fois mort [mourant] et vivant, souffrant et glorieux.  On les appelle alors La Croix Glorieuse, un énoncé parfait du paradoxe dans lequel se tient la vie chrétienne et, partant, tout notre travail avec l'icône.  Ce matin, je réfléchissais justement à la phrase que je mettrais sur la grande icône de saint Jean-dans-le-Silence que je viens de commencer.  Je priais et il m'est venue cette phrase qui m'apporte toujours beaucoup de paix : "Dans le monde, vous aurez à souffrir, mais gardez courage, j'ai vaincu le monde !"  C'est cela dont témoigne l'icône : souffrance et espérance que cette souffrance-mort est déjà morte, vaincue, transfigurée en vie et joie éternelles.

 

Ce génie de l'icône de dire en même temps la réalité crue de l'inéluctabilité de la mort et de la douleur en même temps que l'assurance formelle de la vie et de la joie éternelles, c'est cela qu'il nous faut toujours dire dans nos propres icônes.  Certains de nos visages iconiques seront sérieux comme des papes (les anciens, car le nouveau sourit pour les quelques ± 270 qui l'ont précédé !), d'autres remplis de tendresse comme ces icônes si touchantes de ce Peintre français travaillant au Sinaï [à l'époque des Croisades].  

 

 

 

 

Mais toujours, dans les icônes si nous voulons respecter le précieux héritage que Dieu nous confie, cette tendresse et toutes les émotions qui nous élèvent, seront retenues en mémorial de la passion (mort, passage, résurrection en vie éternelle) du Seigneur.

 

Je t'écris tout cela chère Nylda d'un jet en ce tôt matin.  J'espère que ça te [parlera] un peu.  Je n'ai rien peaufiné, mais écris rapidement comme ça me venait.  Je ne ferais pas une thèse de doctorat avec ça, mais je pense que ce que je dis est assez exact et bien situé pour aider la réflexion et, surtout, je l'espère, nourrir le sens profond de ce que nous faisons avec nos icônes.

 

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2e courriel

  

A toutes les considérations partagées ci-dessus concernant les émotions et les sentiments dans les icônes, il faut ajouter, en lien à l'héritage de la philosophie antique transféré dans la pensée des Églises, la rivalité esprit et matière, cette dernière étant [définie comme] sujette au changement et donc périssable, mortelle. 

 

C'est une vision bipartique et dualiste.  Elle pourrait être duelle, au sens positif du terme en tant que différentiation, mais dans l'histoire de la pensée, on les oppose et les subordonne. 

 

C'est avec Aristote que ce dualisme est rapporté au niveau des genres, soit [d'une part] un rapport de l'esprit au mâle, d'où l'idée de sa supériorité naturelle, et [d'autre part] de la chair (matière) à la femme-femelle, avec les conséquences pour leur subordination au principe supérieur car, pour Aristote, l'âme informe le corps, le forme du dedans, ce dernier, le corps, n'étant alors que l'élément passif, réceptif, de l'équation.

 

C'est une catégorisation qui imprègne encore bien plus nos manières de voir, penser / se représenter que ce que nos discours qui s'en pensent libérés ne le laissent entendre - et ça ne vaut pas que pour les pensées religieuses !  Cyrille d'Alexandrie (Ve siècle), en christologie, a beaucoup travaillé avec ses catégorisations pour penser la double nature du Christ dans son indivisibilité personnelle (de sa Personne). 

 

Avec les scolastiques, on ajoute ou complète par une autre division ou différenciation la vision dualiste antique, une lecture tripartite cette fois car elle distingue trois niveaux dans l'âme.  Ce sont, 1) la partie sensitive ou concupiscible, reliée au corps matériel, 'basique', et aux besoins dits 'inférieurs' 2) la partie psychique ou irascible, le monde des passions et des émotions, tant 'négatives' que positives – ce que nous appellerions aujourd'hui en gros la psyché ; c'est là que le gros du travail ascétique se fait (cf Grün qui reprend les approches des Pères du désert, un excellent livre par ailleurs ) et 3) la partie raisonnable ou rationnelle, le monde de la pensée, ou encore spirituelle, le monde de l'esprit, la seule 'partie' immortelle – ce que nous appelons encore aujourd'hui l'âme en tant que telle, au sens du Petit catéchisme, participant directement du divin. 

 

Toutes ces visions - et même celles de la Scolastique car les Orthodoxes ont aussi eu leurs débats sur ces questions - traversent la théologie de l'icône et donc la manière d'y représenter le rapport du Divin et de l'Humain, avec les biais, mais aussi le génie qui lui est propre – car articuler (tenir ensemble et faire parler) en images ce rapport et le donner à voir est bien le but des icônes. 

 

Je vous embrasse toutes !

 

Michèle

 

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Michèle Lévesque

Iconographe-théologienne

25 novembre 2013

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