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Institut Périchorèse - Atelier d'iconographie

 

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Bénissez-moi parce que j'ai péché

Instantané du Carnet web - Dimanche 15 décembre 2013

 

 

 

 

Saint Jean le Théologien du Silence. Main de Nektarii Kuliuksin, 1679.

Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg

  

 

 

Un ami Facebook, prêtre catholique - appelons-le Joseph - a publié hier sur sa page un texte sur la confession écrit par Jean de Saint-Denis, un évêque orthodoxe.  Toujours sur la page de Joseph, j'ai ajouté mon commentaire au sien.  Ce sont ces paroles - de Joseph, de Jean de St-Denis et les miennes - que je transcris plus bas, mais je voudrais auparavant dire quelques mots - faire un témoignage en fait -, sur mon rapport à la confession.  Cela permettra de mieux saisir en quoi cette phrase traditionnelle du rituel, Bénissez-moi parce que j'ai péché, suscite chez moi un tel émerveillement.

 

Je n'ai jamais aimé me confesser, même petite, non par manque de contenu !, mais parce que je trouvais le rituel impersonnel et culpabilisant.  Déjà, sans pouvoir nommer ma réaction comme je le fais maintenant, je ressentais la distance qu'il y avait entre le message de libération associé au sacrement du pardon, d'une part, et tout l'appareil de contrôle qu'il servait à justifier, d'autre part.  Ma réticence venait aussi, bien sûr et comme tout un chacun, de la difficulté même du processus d'aveu de mes imperfections et de mes fautes.

 

Vers l'âge de vingt ans, j'ai été me confesser à l'église Gesù de la rue Bleury de Montréal, fief des Jésuites.  Pleine de bonne volonté, car j'étais déjà très croyante et pratiquante à l'époque, je disais au prêtre ma difficulté à comprendre et à accepter la position de l'Église catholique face aux femmes.  Je me rappelle d'avoir pris le mot 'révolte' pour nommer ma réaction.  Ce n'est pas d'hier que cette question me préoccupe, on le voit.  Parfaitement anti-pédagogique, le prêtre m'avait alors disputée, je ne me rappelle pas en quels mots, faisant d'un questionnement légitime un véritable péché, sans faire aucun effort pour m'aider à discerner, faute majeure pour un fils de saint Ignace !, entre les couleurs subtiles de la conscience, aux deux sens du mot, et ainsi m'aider à apaiser et convertir ma révolte au lieu de la cristalliser en la nourrissant par son attitude négative.  Il m'avait tellement mal accueillie, mal comprise et heurtée de front, que j'étais sortie en claquant la porte du confessionnal, ce qui me montrait bien que mon péché était bien davantage l'impatience, la révolte ?, que le doute.  Peut-être le confesseur avait-il vu l'endroit où le bât blessait, mais il n'en demeure pas moins qu'un petit cours d'accompagnement spirituel 101 n'aurait pas fait tort.  En tout cas, il ne m'a été d'aucune aide concrète à ce moment-là. 

 

En fait, ma seule expérience profonde et véritable de la confession au sens plénier, sacramentel, du terme, je l'ai vécue assez récemment, en 2006.  Je faisais alors face à une situation relationnelle incompréhensible pour moi et j'éprouvais un vif sentiment d'injustice mêlé de culpabilité et de véritable détresse.  Je cherchais à voir ma part de responsabilité - de faute - dans tout ce qui m'arrivait afin d'amender ce qui était de mon ressort et j'étais aussi habitée par la peur terrible de ne plus pouvoir aimer et faire confiance tellement ma peine, mon sentiment de trahison et ma colère étaient vifs.  Je me suis alors adressée au curé de mon ancienne paroisse, André Foisy à la Cathédrale Saint-Jean-l'Évangéliste.  Je n'avais pas d'attirance spéciale pour ce prêtre, mais quelque chose m'a poussée à aller vers lui.  Je l'ai rencontré dans son bureau et j'ai dit : "Je viens chercher de la force pour ne pas haïr."  C'était le plus loin que je pouvais aller après avoir bien sûr brossé à grands traits le portrait de la situation conflictuelle dans laquelle je me débattais.  Il m'a alors dit, bien sérieusement, mais avec un fin sourire : "Dis seulement au Bon Dieu que tu l'aimes et il sera content."  Je ne saurais dire combien cette simple parole, sans jugement et sans pénalité, m'a libérée.  Et le sacrement du pardon, c'est bien cela, n'est-ce pas, et essentiellement : une libération, une réconciliation qui doit commencer avec soi, avec l'Esprit d'amour et de vérité en soi pour ensuite se diffuser, par osmose et réorientation active de notre désir et de notre agir, à tous les aspects et personnes de notre vie. 

 

Je voue une éternelle reconnaissance à ce prêtre qui a su recevoir, je le crois profondément, l'inspiration de la Sagesse pour me guider et m'aider à sortir de mon marasme intérieur, à l'image de saint Jean le Théologien du Silence que l'on voit, sur l'icône ci-dessous et sur celle présentée au début de ce texte, tout attentionné au souffle de la Sophia qui, délicatement posée sur son épaule, lui murmure la Bonne Parole de Dieu.

 

 

 

Saint Jean le Théologien du Silence (dit aussi parfois 'dans le Silence').

Russie, XVIIIe siècle.

 

Bénissez-moi parce que j'ai péché signifie : dites-moi une bonne parole - étymologie du mot bénédiction - de la part de Dieu parce que je suis dans un état de confusion et que j'ai perdu ou risque de perdre mon chemin.  Car le péché, en hébreu hatta't, c'est cela : un manque de visée, un 'viser à côté de la cible' qui nous fait sortir de notre axe et de ce qui nous fait du bien pour nous orienter vers ce qui nous nuit, voire nous détruit et détruit les autres autour de soi, un état de rupture d'où on ne peut ressortir que brisé(e).  Dire au Bon Dieu qu'on l'aime le contente bien sûr car on lui dit aussi une bonne parole, on Le bénit de nous aimer en lui disant qu'on l'aime aussi à la folie, dans la foi en la bonté de son cœur qui fait tellement confiance au nôtre.   Tout simple, comme la Vie qui se donne sans rien demander sinon le respect de notre vie, du don donné d'avance, le par-don (cf Lytta Basset).

 

Ce long préambule situe mon appropriation des phrases clés de la publication de Joseph, avec son commentaire.  A la lumière de ce qui précède, mon propos peut sembler bien paradoxal si je compare mes mauvaises expériences de l'ancien rituel de la confession en regard de la formule traditionnelle que je porte aux nues maintenant.  Mais ce ne sera pas la première fois que le paradoxe chrétien me surprendra et m'émerveillera !

 

 

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Joseph - Lisez la prière que les prêtres Orthodoxes disent avant d'entendre la confession.  Merveilleux ! Je l'adopte et partage avec mes amis prêtres Catho romains.....

 

Jean de Saint-Denis - Les prières de la confession dans l'Église orthodoxe d'Orient sont profondes et belles.  L'une d'entre elles m'est particulièrement chère ; c'est celle que le prêtre prononce avant la confession elle-même : "Je suis seulement le témoin.  Le Christ est invisiblement présent.  Dis tout ce que tu as sur la conscience. Tu es venu dans une hôtellerie, ou plutôt un hôpital, afin d'en sortir guéri."

 

Michèle - Quel merveilleux début pour accueillir la traditionnelle prière du confessé(e) : "Mon père, bénissez-moi parce que j'ai péché..." Cette phrase, que, avant Vatican II, nous devions obligatoirement dire dès que le prêtre ouvrait la grille du confessionnal, résume pour moi tout le christianisme, son génie, le prodigieux renversement de perspectives qu'il incarne en notre monde qui carbure presque essentiellement au mérite.

 

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Michèle Lévesque

Iconographe-théologienne

15 décembre 2013

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