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Institut Périchorèse - Atelier d'iconographie

 

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Mourir de faim

Mon nouveau questionnement de principe(s) à partir d'un article de Pierre Foglia

Billet du Carnet web - 7 juin 2014

 

Pierre Foglia. "Mourir de faim". La Presse, 7 juin 2014.  

Sauf pour le dernier paragraphe qui a été ajouté, ce qui suit est la transcription rapide d'une réflexion que j'ai partagée sur ma page facebook personnelle après avoir lu l'article de Pierre Foglia, ci-dessus, publié dans La Presse ce dimanche 7 juin 2014 et intitulé "Mourir de faim". 

 

Ce drame - mourir de faim "mais ne vous en faites pas, avec la morphine, ils ne souffrent pas et le corps sait aussi que c'est la fin, donc il secrète des endorphines et autres substances apaisantes, bla bla bla" -, je l'ai vécu avec mes deux parents décédés des suites des ravages de l'Alzheimer (2009 et 2012).  Toutes les personnes d'un certain âge, en tout cas beaucoup d'entre elles, sont / seront appelés à prendre ce type de décision un jour ou l'autre pour l'un ou l'autre ou les deux de leurs vieux parents.

 

 Mais ici, c'est un nouveau son de cloche avec l'histoire de ces deux fœtus jumelles.  Ça me touche au cœur et remue mon cerveau et mes principes, et mon sens de l'exister même, car mon conjoint et moi avons aussi perdu notre bébé à la naissance, provoquée par césarienne à huit mois de grossesse, avec des risques énormes pour la vie et la qualité de vie à venir si le bébé s'il arrivait à survivre. Elle ne l'a pas fait, heureusement.  Elle nous a ainsi épargné le drame moral qu'a vécu ce couple qui s'est confié à Foglia.  En 1980, je n'avais pas vu (pas pris conscience) le drame potentiel dont parle l'article, mais nous aussi on savait car l'échographie montrait un rein fer à cheval.  Nous savions que l'enfant serait handicapée très, très lourdement.  Je ne voulais pas d'avortement et Irenée non plus.  C'était impensable pour moi.  Aujourd'hui, prenant conscience de ce qui est raconté dans l'article, je ne sais pas ce que je ferais.  Non, je ne sais pas.

 

Bon. Une des questions pour moi ici est, entre autres, que les bébés malades comme le cas raconté dans l'article, eux, n'ont pas comme les Vieux un corps qui supposément sait qu'il va mourir et qui des lors distille(rait) sagement des hormones de soulagement.  Mais on emploie la même logique quand même.  Une aberration dans un système de santé qui avorte allègrement jusqu'à sept mois, mais continue de procéder sur le principe du "quand c'est dedans, ce n'est pas une personne, mais en dehors de l'utérus, c'en est un et alors les lois s'appliquent."  Personnellement, c'est l'argument le plus creux que je n'aie jamais entendu surtout dans les cas de chirurgie foetale.

 

Et c'est ce même argument qui a été évoqué dans le drame raconté dans l'article : on pouvait tuer le foetus non viable, avec risque de mort pour le viable aussi, mais pas euthanasier le bébé presque mort, simplement le laisser mourir de fin car sinon, n'est-ce pas, cela aurait été un meurtre direct, et ça, non, ça, ce n'est pas permis par la loi. 

 

Mais c'est la finale de Foglia sur le Bien qui est la grande question, du moins pour moi qui suis chrétienne et qui tiens les principes, à majuscules ou non, pour autre chose que des universaux vides, mais qui, en même temps, est touchée à vif, de partout, dans toutes mes facultés et constituantes, sans compter mon histoire, par le questionnement sur ces drames concrets.  Des drames qui se passent dans des chairs, des réalités, des personnes concrètes aux prises avec de telles douleurs et de telles souffrances.  De grands principes qui sont ici, en fait, ici tout autant des guerres de majuscules que des constructions tenues pour protéger ces mêmes constructions, et d'autres, avec toutes leurs contradictions.   

 

Je les tiens, ces principes, pour nécessaires, comme est utile et même vital un garde-fou près d'un précipice où on n'a pas le choix de passer autrement qu'en grande vitesse, mais je les vois le plus souvent - en fait : pratiquement tout le temps dans notre monde incarné - sans majuscule.  [Comme disait mon ancien accompagnateur spirituel, l'Oblat Roger Gauthier, en mes mots : "en ce monde, il n'y a pas de chose en soi(e), seulement des affaires au coton"].  Le sabbat, exemple parfait de principe tenu pour sacré et absolu pour une culture donnée, a été fait pour l'humain et non le contraire.  Cette dénonciation de Jésus du système juif de son époque lui a valu la mort, c'est dire qu'elle ébranlait bien des idées institutionnalisées. Qu'aurait-il dit de ces idées érigées en Principes, comme celle dénoncée par le couple et Foglia, certaines institutionnalisées, et donc visibles et contestables par voie démocratiques, et d'autres qui opèrent en catimini car pas, ou pas encore, nommées, identifiées, problématisées?

 

Qu'aurait-il dit Jésus en voyant que, pour respecter le principe évoqué plus haut et qu'on appelle communément 'natalisme', deux personnes au lieu d'une ont été tuées en bout de ligne?  Car si les parents des jumelles avaient eu l'option, outre cet avortement sélectif médicalement bien aléatoire, de faire euthanasier le bébé non-viable dès sa naissance au lieu de la laisser mourir de faim, ils auraient fait un autre choix et la jumelle viable serait encore là, elle, et bien vivante.  Et les deux parents n'auraient pas eu un double deuil à faire.  Et ils auraient pu bercer leur nouvelle-née avec bonheur plutôt que dans l'horreur.

 

 

Michèle Lévesque

Iconographe et théologienne

Dimanche 7 juin 2014

 

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