Dessin et peinture du cou sur les icônes - Capsules technique Périchorèse - Institut Périchorèse - Atelier d'iconographie

 

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Capsule techniqueI

Dessin et peinture du cou sur les icônes

 

Pour la question du naturalisme dans l'icône, voir le texte correspondant du Carnet web.

L'objectif de cette capsule technique est de comprendre les éclaircissements du cou sur les icônes.  Pour ce faire, nous prendrons l'exemple du Christ Pantocrator avec cette icône contemporaine (1) qui illustre bien l'emplacement des pointes de lumières.  Trois de ces quatre éclaircissements ont à faire avec le muscle sterno-cléïdo-mastoïdien sur l'anatomie duquel nous revenons tout de suite après.  Nous voyons quatre zones principales d'éclaircissement sur le cou, identifiées ici de haut en bas par les lettre A, B, C, et D.  La zone la plus difficile à interpréter est identifiée par la lettre C.

 

 

 

 

 

Notre deuxième icône de référence est une fresque grecque du XVIe siècle (2).  Elle permet de voir clairement l'emplacement de la petite ligne sur laquelle s'appuiera l'éclaircissement C.  Le dessin de droite (3) montre trois des lignes (B, C, D) que nous gravons sur le levkas pour situer les éclaircissements qui viendront à l'étape de la peinture et qui se positionneront sous ce graphisme (la ligne A n'apparaît pas ici car elle suit le contour de la barbe, mais on la marque sur les visages imberbes).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avant d'aller plus loin, il est utile de présenter quelques éléments de l'anatomie du cou, en particulier la morphologie et l'emplacement du muscle sterno-cléïdo-mastoïdien qui sera désormais nommé SCM.  Le dessin suivant (4) illustre ces composantes.  En A, nous avons la naissance du SCM derrière l'oreille, sur la mastoïde de l'os temporal.  Le SCM se subdivise rapidement en deux branches (B) qui vont se rattacher au bas, d'une part sur la partie postérieure (arrière) de la clavicule (C) et, d'autre part, sur le dessus et l'avant du sternum (D).  Remarquez le ceux créé en E à la jonction de la branche externe (notre gauche) du SCM et de la clavicule, enfoncement qu'on appelle 'grande fosse supraclaviculaire' : c'est en référence à cet élément que sera posée la lumière précédemment identifiée 'C' sur les deux icônes ci-dessus et non à l'extrémité sternale (cf. la boule 'F' en bas vers le centre), comme on le croit souvent.    L'emplacement de cette lumière porte à confusion car s'il est vrai qu'elle est posée en fonction de la clavicule, il est inexact de penser que c'est au dessous et au bout de celle-ci qu'elle se trouve. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voici la forme générale d'une clavicule(5) qui dessine globalement un S couché et légèrement oblique remontant vers l'épaule (à notre gauche).  On observe deux courbes, l'une convexe (bosse) vers l'épaule et l'autre concave (en creux) vers le sternum.  Remarquez aussi l'horizontalité de la ligne supérieure quand elle se rapproche de l'épaule (cf. au niveau du muscle trapèze, en bleu sur le dessin du bas).  C'est ce détail anatomique qui nous permettra de distinguer cette ligne de la clavicule de celle dessinées par le SCM (cf. ligne 'C' sur les icônes présentées plus haut).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les deux illustrations suivantes, un dessin anatomique (6) et la photographie d'un athlète faisant saillir les muscles de son cou (7) , font voir comment ces composants se comportent dans la réalité.  Les lettres désignent les mêmes éléments que dans les images précédentes, à savoir 'A' pour la naissance du SCM derrière l'oreille, 'B' pour sa division en deux branches, 'C' pour son insertion sur la clavicule, 'D' pour son insertion sur le sternum et 'E' pour l'emplacement de la grande fosse supraventriculaire (la petite fosse du même nom se trouvant entre les deux branches 'C' et 'D').  Remarquez combien il est facile de confondre les différents creux formés par la clavicule et les muscles ou autres os qui lui sont reliés.

 

 

 

 

 

 

 

Comparons maintenant cette anatomie avec nos icônes de départ.   Dans les images de l'encart de droite, la flèche blanche indique l'emplacement de la lumière 'C' qui s'appuie sous la masse externe du SCM identifiée par la courbe rouge.  La flèche verte pointe vers l'emplacement de la lumière 'B' qui s'appuie sous la masse interne du SMC identifiée par la courbe bleue.   La courbe turquoise indique l'emplacement de la ligne de lumière 'A' formée par l'ombre de la tête sur le cou (cf. les muscles sous le menton, non présentés ici).  La ligne rose, enfin, illustre la forme de la clavicule qui, comme nous l'avons souligné plus haut, trace une ligne légèrement courbe et ascendante entre la pointe du sternum et l'épaule, ses deux points d'appui (on observera que la position de l'athlète a pour effet de faire remonter ses épaules, et donc la ligne de sa clavicule, ce qui n'est pas le cas avec les autres images).  L'image du squelette en bas à droite (8) montre bien cette forme et enlève toute possibilité de confondre la clavicule (rose) avec la ligne sous-SCM (rouge) qui part non pas de l'épaule, mais de derrière l'oreille et dont la verticalité se distingue nettement de l'horizontalité de la clavicule.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Deux remarques avant de terminer. 

La première concerne l'angle des trois éclaircissements A, B, et C, qui tracent habituellement une droite plus ou moins parallèle à la ligne de l'épaule comme l'illustre la flèche blanche sur l'image de gauche ci-dessous. (9)  

La seconde rappelle le principe de dessin selon lequel une lumière est créé par le contraste entre un creux (la ligne gravée sur les icônes) et la saillie qui lui correspond et qui s'y appuie.  L'image de droite illustre ce principe, la ligne turquoise correspondant à la ligne formant creux et la flèche blanche pointant vers la lumière que ce renfoncement crée automatiquement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Conclusion

Le cou est un bon exemple de cette distance ou transcendance que prend le langage de l'icône avec les données réalistes, mais il montre aussi combien ils sont inséparables, tant par bon sens que par respect de notre naturalité (cf. La question du naturalisme dans les icônes pour situer cette problématique ).  Notre défi d'iconographe est de situer correctement ces deux dimensions l'une par rapport à l'autre.

Le cou est parfois appelé souffle pour signifier la présence de l'Esprit Saint qui anime, au sens profond de 'donner la vie' ou l'âme, les saints et saintes sur les icônes.  Il prend une importance accrue dans les icônes du Christ.  Chez lui, vrai Dieu tout autant que vrai Homme, cette partie est très gonflé pour signifier que l'Esprit habite en lui de manière suréminente et permanente (10).  Elle symbolise également la puissance du lien entre le Christ et son Corps qui est l'Église (Ep 1, 22-23 ). 

Une comparaison entre une icône du Christ Pantocrator de Simon Ushakov et une autre d'Andreï Roublev (11) montre la différence entre une image qui traverse la limite iconographique pour intégrer le naturalisme (Ushakov) et une autre qui s'inscrit dans le sens de la symbolique spirituelle propre à l'icône traditionnelle (12).  Attention toutefois : il ne s'agit pas de rejeter ou de mépriser les oeuvres de ce type, mais simplement de souligner la pertinence de préserver la puissance catéchétique et kérygmatique particulière et unique de l'icône traditionnelle

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Michèle Lévesque

Iconographe et théologienne

cr. 2011-10-04

Notes et références

  1. Source de l'image : 'Christ Pantocrator with the Saints and Angels' (1996) (Détail du cou).  Moscou : Moscow Icon Painting Workshop, p. 8.

  2. 'Icône du Christ Pantocrator Jeune' (XVIe siècle). Monastère Koutloumousios, Athos (reproduction disponible au Saint Isaac the Syrian Skete, USA à http://www.skete.com/index.cfm?fuseaction=product.display&product_id=124).

  3. Dessin d'A. Sobolev pour l'Atelier du Pantocrator, 2003.  Dessin inversé par rapport à l'original.

  4. BACHIN, P. Muscular system (charte anatomique – détail).

  5. Source de l'image : Médiothèque : carnet des schémas (médecine), http://1.bp.blogspot.com/-__3vKTFHUgU/TiSEgKARS8I/AAAAAAAAABc/fV2Ku6ZIm2k/s1600/391-1.JPG . {Dern. Cons. 2011-10-05}.  Référence complémentaire : http://imedecin.com/index.php?name=News&file=article&sid=184&theme=Printer sir inmedecin.com, Québec {dern. cons. 2011-10-05},

  6. Source de l'image : GRAY, H. (1919). ‘Front view of neck'. Anatomy of the Human Body. Sur le site de Bartlyby.com, Great Books online. [Adresse : http://www.bartleby.com/107/illus1195.html.  {Dern. cons. 2011-10-04}.

  7. Source de l'image : http://images.mylot.com/userImages/images/postphotos/2433543.jpeg.

  8. Source de l'image du squelette : http://www.educol.net/coloriage-clavicule-et-sternum-i15715.html ; source des deux petites images du cou à gauche : Repérages et palpation de la région cervicale, IFSO Vichy, http://kinesitherapie.chez-alice.fr/CER4palpationcervicale.htm.

  9. Source de l'image : 'Christ Pantocrator with the Mother of God and St.John the Baptist' (1995-1996). (Détail du cou).  Moscou : Moscow Icon Painting Workshop, p. 7.

  10. Cf. MAINVILLE, O. L'Esprit dans l'oeuvre de Luc. Montréal: Fidès, 1991.

  11. Saint Andreï Roublev (± 1360-1430) est le modèle d'une iconographie inspirée par une spiritualité de la Grâce, l'hésychasme.  Simon Ushakov (1626-1686) ouvre une ère nouvelle dans l'iconographie russe désormais marquée par les influences occidentales de la Renaissance et du Baroque. 

  12. Source des images : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Simon_Ushakov._Spas_(1668,_GIM).jpg et http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Rublev%27s_saviour.jpg.

 

 

 

 

 

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