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C'est avec saint Jean Damascène, le grand défenseur des icônes durant
l'iconoclasme byzantin du VIIIe siècle, que le terme
Périchoresis a acquis son statut
théologique. L'usage du concept
remonte cependant à l'époque des grands débats trinitaires au IVe siècle et
au concile de Nicée I en 325 au cours duquel fut formulé le premier grand
dogme chrétien "Un seul Dieu en trois personnes".
Étymologiquement, le terme signifie notamment compénétrer, tourner
vers, échanger, se déplacer, déborder, donner ou céder sa place…
En théologie chrétienne, le terme désigne le mode d'union des trois
personnes de
De la théologie trinitaire, la notion fut ensuite reconduite dans le domaine
de la christologie (théologie qui se penche sur le mystère du Christ) pour
signifier le mode d'union unique des deux natures, divine et humaine, dans
la personne indivise du Verbe incarné, Jésus-Christ, fils de Marie. Le
terme fut traduit du grec au latin par circumincession ou
circuminsession, mots qui renvoient à l'idée de "passer l'un dans
l'autre" et/ou de "céder l'un à l'autre". Le dogme christologique,
fixé au Ve siècle lors du concile de Chalcédoine, dira que Jésus est "vrai
Dieu et vrai homme", c'est-à-dire qu'en Lui la nature humaine et la nature
divine sont pleines et entières et qu'elles communiquent et s'unissent sans
opposition ni confusion. On
affirmera aussi que, devenu "Christ et Seigneur" (Ac 2, 36), Jésus
ressuscité conserve à jamais ses deux natures.
Aux VIe-VIIe siècles, saint Maxime le Confesseur, engagé dans les
débats sur la libre volonté de Jésus, a développé l'idée que, en sa
Personne, sa nature divine n'absorbe pas sa nature humaine, faible et
mortelle, mais qu'il l'aime d'un amour parfait, généreux, totalement libre
et dans le respect absolu des propriétés et opérations qui différencient
chacune des deux natures, à l'image du mode qui unit les trois Personnes de
la Trinité.
C'est donc une théologie de la charité et de la liberté qui est d'emblée
esquissée à partir de ce terme.

Plus près de nous qui écrivons et prions les icônes, Christoph von Schönborn
invite à voir dans le visage du Christ que montre l'icône de bois peinte le
déploiement de ce mystère de l'amour sans subordination ou absorption du
plus faible par le plus fort. A l'image du Christ qui, en sa personne,
reflète de manière parfaite le mystère trinitaire au sein duquel différence
et hiérarchie n'entraînent aucune domination, nous sommes à notre tour
invité(e)s à adopter en nous et entre
nous ce même rapport que signifie la périchorèse, c'est-à-dire un
rapport de "réciprocité et de communion" (E. Durand) sans domination, ni
confusion, ni opposition.
Cette idée de fond peut à son tour être déployée selon deux axes :
Reproduction, ou imitation, entre nous, d'abord, par un amour généreux
envers tous, même envers ceux et celles qui nous semblent peu méritoires,
déficients, pauvres, pécheurs, étranges, étrangers et donc rejetables en
vertu de leurs différences avec ce que nous croyons ou voudrions être.
On peut réfléchir cela avec le philosophe juif Emmanuel Lévinas qui voyait
en tout visage humain le lieu parfait par où le Transcendant pur interpelle,
sollicite et provoque notre liberté à même sa vulnérabilité et sa nudité
absolues. Le visage humain fait naître violence ou amour, à l'image de
celui du Christ, parce qu'il est à la fois absolument Autre et tout aussi
absolument Même, similaire au nôtre. Nous pouvons le laisser à son étrangeté
et le rejeter, voire même le tuer, comme nous pouvons le prendre en nous, le
re-con-naître - littéralement "naître à nouveau avec" -, selon. Mais quel
que soit notre choix, ce visage ne cessera jamais de nous solliciter.
Nous
pouvons ensuite reconduire cette idée de la charité envers autrui dans le
mode de rapport que nous entretenons avec notre propre intériorité.
Ainsi, pour le dire avec certaines catégories de la psychologie, les parties
plus faibles de notre personnalité et de notre histoire n'ont pas à être
asservies aux parties fortes et jugées plus saines ou plus saintes.
Nous préférons toujours nous identifier au fort plutôt qu'au faible -
protégeant le premier et contrôlant le second -, reproduisant ainsi en nous
les attitudes courantes de la nature et des discours qui façonnent nos
environnements culturels. A ce sujet, la théologienne presbytérienne
Lytta Basset fait une exégèse admirable de l'histoire du "plus petit d'entre
les miens" dans l'Évangile de Matthieu en lien à la parabole de la brebis
égarée (Mt 18, 10-14). Elle nous invite à prendre modèle sur Jésus
dans notre rapport à nous-même en consentant à prendre le temps d'aller
chercher les parties pauvres et blessées, les parties perdues et
entortillées dans leurs ronces, les plus petites de nous qui semblent ne
mériter que le mépris des parties fortes, accomplies, fonctionnelles que
nous chérissons naturellement. Basset dit que, à l'exemple de Jésus,
ces parties blessées réclament que nous laissions tout pour les réintégrer
dans le bercail des quatre-vingt-dix-neuf autres qui n'ont pas besoin de
pénitence et de pardon. Et, dit-elle, si nous jugeons que cette
quatre-vingt-dix-neuvième partie à moitié morte de nous ne mérite pas que
nous nous en occupions, qu'elle ne mérite que notre oubli ("que
peut-elle contre nous, d'ailleurs ?") et notre mépris, Jésus nous invite à
Le voir Lui, dans ce "plus petit d'entre les miens". Une vie n'est alors
pas de trop pour accomplir cette réintégration car c'est bel et bien de la
croissance du Christ-Dieu en nous qu'il s'agit en définitive, finalisant
ainsi notre vocation d'image (icône) de Dieu.
Il nous faut alors à nouveau revenir à l'étymologie car la périchorèse
suppose un mode de précédence qui est d'abord et avant tout un céder
d'avance. En Dieu, la hiérarchie (de
hérios, sacré) n'est en aucune
façon domination et subordination, mais 'espace'
(chora) où chacun cède la place à l'autre dans une danse de joie, la
joie de la (ré)intégration dans la maison de Dieu. Amour et communion.
Cette lecture actualisée, mise en valeur par la théologie féministe,
permet de penser aussi la périchorèse comme une danse car, si le verbe grec
choréô renvoie à la notion d'espace, le verbe choréo, de son
côté, signifie danser – une racine
qui a donné 'chorégraphie'. Il n'est pas interdit de les mettre en
rapport dans notre réflexion sur ce à quoi nous invite la contemplation de
l'icône, soit un danser autour du mystère, comme le disait bellement
l'iconographe Gallia Bitty, comme un effleurement avec nos mains voilées, un
simple désir de Dieu en nous, qui constitue déjà une entrée, une
participation et une inhabitation.
L'Institut Périchorèse a choisi
son nom pour refléter son option de témoigner dans et à partir de notre
culture et non contre elle. Son
atelier d'iconographie se veut donc un espace ouvert et vivant au sein
duquel une grande fidélité aux traditions iconographiques n'empêche
nullement le respect de la diversité des horizons et des cheminements
actuels. Ce nom nous permet
d'articuler l'un et le multiple, l'ancien et ne nouveau, l'unité et la
différence, etc., en refusant de dresser l'un contre l'autre, mais en les
faisant plutôt 'danser ensemble' pour "la gloire, la joie et
l'embellissement de l'Église" au cœur de notre monde (cf. prière
traditionnelle de l'iconographe).
M.A. Théologie (UdeM)
20 août 2006 / 02 janvier 2008
Références
BASSET, Lytta. "Se mettre en
quête, avec Dieu, de son moi perdu" In:
Le pardon originel : de l'abîme du mal
au pouvoir de pardonner, Genève : Labor et Fides (Lieux théologiques;
24), 1994, pp. 403-410.
DURAND, Emmanuel.
La périchorèse des personnes divines :
immanence mutuelle – réciprocité et communion, Paris: Cerf (Cogitation
Fidei; 243), 2005, 409 p.
LÉVINAS, Emmanuel. "Le visage et
l'extériorité" In: Totalité et infini
: essai sur l'extériorité, La Haye: Martinus Nijhoff, (1961) 1974, pp.
161-225.
SCHÖNBORN, Christoph von. L'icône du
Christ: fondements théologiques élaborés entre le Ier et le IIe Concile de
Nicée (325-787), Fribourg : Éd. Universitaires de Fribourg, (1976, 1986)
, 2003, 245 p.